Selon l'auteur, ou la «remigration» est un concept raciste qui ne vise que quelques groupes bien spécifiques, dont les musulmans, ou c'est une gigantesque supercherie.

«Remigration»: un concept infondé et insensé

Les débats enflammés sur l'immigration au Canada ces derniers jours ont remis à l'avant-plan un néologisme créé par des Allemands qui désigne le retour, volontaire ou non, des immigrants turcs dans leur pays d'origine.
Depuis les années 2010, ce concept est en vogue au sein de la mouvance identitaire occidentale, et a été notamment popularisé par l'écrivain Renaud Camus et le polémiste Éric Zemmour. Il désigne la volonté plus ou moins claire ou affichée de renvoyer «dans leur pays» la grande majorité des immigrés, et même leur descendance par l'abolition du droit du sol (naturalisation par la naissance). 
Ce concept serait notamment historiquement justifié, selon ses propagandistes, par le retour en Europe, au tournant des années 60, de plus ou moins un million de pieds-noirs (majoritairement d'origine française, mais aussi italienne et espagnole) chassés par la guerre et l'indépendance de l'Algérie. Disons-le tout de suite, ce parallèle ne tient pas la route avec la situation actuelle des immigrants dans les pays occidentaux. Les pieds-noirs se sont installés en Algérie suite à sa conquête par la France en 1830 et s'y sont emparés des terres, du commerce et de l'industrie aux dépens des natifs. Ils étaient donc non pas des immigrants au sens classique du terme, mais des colons qui profitaient de l'occupation française.
De plus, les partisans de la «remigration» devraient aussi tenir compte de certaines données historiques et démographiques qui rendent leur projet non seulement impraticable, mais carrément insensé. Parlons d'abord de l'Europe, dont les habitants actuels descendent majoritairement (?) des immigrants celtes (Mycéniens, Italiotes, Gaulois, Celtibères, Germains) qui y ont migré entre les années 2000 et 500 avant J.-C., y anéantissant ou assimilant les populations qui s'y trouvaient déjà et n'eurent pas le luxe d'invoquer la «remigration». 
Ces Celtes ont par la suite été l'objet de la romanisation, puis d'invasions de la part notamment des Huns, des Arabes et des Magyars, qui n'y ont certainement pas laissé que des artefacts. De plus, ces populations ont été brassées et métissées par les croisades, puis les guerres nationales et internationales entre le XIVe siècle et 1945. Sans compter les effets pervers de la colonisation des Amériques, de l'Afrique et de l'Asie. Les Européens «de souche» qui seraient tentés de faire valider leur pureté par un test d'ADN pourraient avoir bien des surprises! 
On le voit : ou la «remigration» est un concept raciste qui ne vise que quelques groupes bien spécifiques, dont les musulmans, ou c'est une gigantesque supercherie. En Amérique, la situation est différente, mais guère plus simple. En effet, les habitants de souche (Espagnols, Portugais, Anglais, Français et Néerlandais) sont eux même des immigrants (métissés avec les Autochtones) qui ont connu depuis leur arrivée d'immenses vagues d'immigration forcée (l'esclavage des Noirs) ou économique, d'abord d'origine européenne (Irlandais, Écossais, Scandinaves, Juifs ashkénazes, Allemands, Italiens, Grecs, Ukrainiens, Russes...), puis mondiale (Chinois, Japonais, Indiens, Vietnamiens, Africains, Arabes...). Qui donc, parmi tous ces groupes migratoires, sont les candidats à la «remigration»? Encore là, on flaire les remugles du racisme, puisqu'on devine bien que ceux qu'on désire expulser ne sont ni blancs, ni chrétiens, ni européens. 
On se doit aussi de rappeler aux «remigrationnistes» nord-américains qu'ils pourraient bien se faire servir leur propre médecine par les nations autochtones, qui se considèrent, depuis plus de 500 ans, victimes d'une invasion qui les a privés de leurs terres et les a décimés. Alors, qui sont les partants pour «remigrer»?
Marc Simard, auteur d'Histoire de la civilisation occidentale (ERPI, 2016), Québec