Réformer le scrutin, s’inscrire dans l’histoire

POINT DE VUE / Le caucus de la CAQ se retrouve dans un profond dilemme qui, aussi prévisible soit-il, n’en demeure pas moins des plus épineux: faut-il aller de l’avant avec la réforme du mode de scrutin en 2022 et honorer la promesse faite aux élections, tout en sachant que cette réforme mettrait un terme à la longue histoire de gouvernements majoritaires élus avec une minorité des voix?

Du point de vue du bien commun, il est clair que la réforme serait souhaitable principalement pour cette même raison: changer la dynamique structurelle du système politique pour qu’il reflète fidèlement la volonté des électeurs et qu’il nourrisse l’émergence de consensus négociés plutôt que la partisanerie à outrance qui nourrit le cynisme et le désabusement. Dans les mots de François Legault, le 7 avril 2018, la réforme serait «le plus grand changement qui pourrait survenir dans les prochaines années, parce qu’avec la proportionnelle mixte, les partis vont devoir se parler».

Il s’agirait d’un changement historique, comme l’avait été la loi 2 du gouvernement de René Lévesque, qui avait notamment interdit les dons aux partis politiques par les compagnies privées et les groupes de pression. Cette loi, dont Lévesque lui-même disait qu’elle justifiait à elle seule toute sa carrière politique, constitue un legs inestimable qui a rendu notre démocratie structurellement plus imperméable à sa manipulation par des intérêts particuliers – il n’y a qu’à nous comparer avec nos voisins du sud pour constater toute la valeur démocratique de cet héritage.

Proposition plus inusitée, la réforme pourrait aussi se révéler profondément bénéfique pour la CAQ, ce parti qui souhaite incarner un renouvellement de la façon de faire de la politique et le service de l’intérêt supérieur du Québec à l’écart des vieilles chicanes partisanes. Mener à terme rapidement la réforme du mode de scrutin serait le moyen le plus efficace d’envoyer un signal clair en ce sens: si les paroles ne valent rien, les actes, eux, révèlent les vraies valeurs de ceux qui les posent, surtout lorsqu’ils comportent un coût.

En mettant de côté ce que certains de ses députés perçoivent comme leur intérêt électoral à court terme au profit d’une avancée démocratique historique, la CAQ pourrait s’inscrire dans l’histoire et se revendiquer de l’héritage du plus grand démocrate que nous ayons connu, René Lévesque, qui avait écrit de sa propre main un projet de loi pour mettre en place une proportionnelle mixte qui, dans ses mots, «permettrait enfin de réaliser le mieux possible le difficile, mais nécessaire mariage d’une très convenable stabilité gouvernementale avec le minimum vital de respect que réclame la démocratie».

Un acte aussi puissant d’affirmation de la raison d’État ne pourrait qu’intimer un profond respect de tous, par-delà les allégeances politiques, et aurait tôt fait de consacrer la CAQ comme véritable parti de gouvernance, qui a plus que tout à cœur l’intérêt supérieur de la nation. François Legault lui-même, en convaincant son caucus de respecter sa promesse, se mériterait à juste titre une place dans le panthéon des grands bâtisseurs de la démocratie québécoise.

Enfin, la mise en place rapide de la réforme éviterait à la CAQ de subir le même sort que le PQ, le PLQ et le PLC, c’est-à-dire de finir par subir les affres du mode de scrutin actuel après avoir renoncé à le réformer, en pensant que ça nuirait à leur réélection majoritaire à court terme. Parlez-en aux Libéraux de Justin Trudeau qui, surfant sur l’euphorie postélectorale de leur gouvernement majoritaire, ont mis de côté la réforme en pensant que rien n’empêcherait leur réélection, et qui déchantent aujourd’hui devant une défaite probable. La preuve, comme toujours, que la conjoncture politique est extrêmement volatile et qu’il vaut mieux miser sur une stratégie gagnante à long terme pour la CAQ, comme la réforme vers un mode de scrutin qui ne donnerait plus d’avantage indu à quiconque, plutôt que sur une réélection à court terme qui pourrait ne pas se matérialiser.

À défaut, le non-respect de la promesse de la CAQ risque d’envoyer le message qu’elle se révèle un parti comme les autres, ayant vendu du rêve avant de mettre ses réformes de côté par intérêt partisan. De même, le report de la réforme post-2022, la rendant conditionnelle aux résultats de la prochaine élection et possiblement à la victoire d’un référendum, revient à la repousser aux calendes grecques et risque d’éprouver la confiance d’électeurs qui y verront la trahison d’une promesse.

L’heure de vérité a donc sonné pour la CAQ: fera-t-elle l’histoire ou deviendra-t-elle un de ces vieux partis qu’elle a tant décriés?