Réflexions d’un confiné de 77 ans

Richard Lévesque
Richard Lévesque
Québec
POINT DE VUE / Je tiens à souligner que je ne porte pas de jugement sur le Groupe Maurice ni sur la résidence comme telle. Tous les groupes de résidences pour aînés vivent sûrement la même réalité. De plus, je souligne le travail extraordinaire du personnel de cette résidence. Ils prennent leur travail à cœur et cela paraît.

Par contre, je veux y exprimer mes états d’âme ainsi que les effets que cette situation insolite, la COVID-19, provoque en questionnement ce que plusieurs aînés vivent.

Tout d’abord, quelques définitions:

Définition de confinement

Isolement, enfermement, incarcération, relégation, internement, détention, captivité, séquestration, emprisonnement, prison, réclusion, mise à l’ombre (selon Antidote).

Dans le confinement, il n’y a pas de liberté, peu d’autonomie, et peu de discernement.

Définition d’isolement

Repli d’une personne sur elle-même, entraînant une perturbation des relations avec le monde extérieur, selon le Grand dictionnaire terminologique.

D’entrée de jeu, je tiens à remercier notre premier ministre. Le 13 mars 2020, jour de confinement pour les aînés de 70 ans et plus, j’ai perdu une très grande partie de ma vie et celle qui me reste. Bref, j’ai perdu beaucoup plus que ceux qui ont moins de 70 ans, et ce, parce que j’ai 70 ans.

La veille comme je suis autonome dans une résidence privée pour aînés du Groupe Maurice, j’exerçais diverses activités, conférences, avocat, président d’un comité éthique dans des établissements de santé, bénévolats multiples au sein d’organismes communautaires depuis ma retraite. Je chantais même à la résidence, visitais l’épicerie, utilisais mon automobile, etc.

Désormais, je suis confiné à ne rien faire, ou à peu près, car la résidence a supprimé toute activité intérieure aussi, sauf celle de recevoir à la porte, le matin, vers 10h20 mon repas du soir et de prendre une marche supervisée entre 10h et 16h, bien sûr si la température s’y prête. À croire que j’ai gagné le gros lot.

Un beau cadeau, parce qu’on me fait croire que c’est pour me protéger. 

En fait, les aînés sont mis à l’écart de la Vie dans l’ensemble des résidences privées afin de ne pas encombrer les lits d’hôpitaux. Qui serais-je, dans quelques mois, probablement après l’été, quand déjà, les moins de 70 ans auront intégré la vie dite normale? Moralement, physiquement, psychologiquement, etc. Je m’interroge. Nous risquons après le confinement d’encombrer les urgences.

Je constate qu’on a oublié que les aînés ne sont pas tous logés à la même enseigne. Il y a ceux qui sont en CHSLD et qui possèdent une autonomie réduite de beaucoup. Ils doivent être traités et soignés convenablement, car ils ont eux aussi droit à la dignité. 

Donc, il y a lieu pour le gouvernement de corriger le tir quant aux budgets octroyés à ce groupe de personnes tant pour les bâtiments que pour le personnel qui les accompagne, car après tout, ils ont bâti le Québec. Cela fait longtemps que la situation se dégrade au Québec.

Il y a aussi les aînés en résidence privée, autonomes, peu malades, donc en bonne santé généralement parlant. Ils ont une vie de plus grande qualité, que ceux qui vivent en CHSLD. Ils sont aussi généralement des personnes responsables, tout au moins autant que ceux qui ont moins de 70 ans et qui vivent à l’extérieur de ces résidences. 

La question qui se pose est la suivante : ces aînés doivent-ils être confinés au point qu’ils doivent être localisés presque en permanence dans leur appartement?

Le jour de Pâques, avec ma famille, nous avons mangé en groupe avec un vidéo qui nous permettait de voir les 10 participants. La plupart des participants sauf moi, ne vivaient pas de confinement au sens strict. Bien sûr, il ne faisait plus leurs activités comme avant, mais aucun ne vivait le confinement. Ils travaillaient différemment, mais ils pouvaient sortir de leur habitat, utiliser leur auto, aller à l’épicerie, etc. Leur point commun : ils n’avaient pas 70 ans. Toute une différence reliée à l’âge. Si les plus de 70 ans sont confinés par protection, il n’y a qu’à regarder ce qui se passe dans les CHSLD pour constater l’étendue de la protection qui vient d’être dénoncée dans les médias.

Quand M. Legault nous fait entrevoir une lueur d’espoir en nous disant que nous allons devoir être plus patients que les autres personnes, je m’interroge. Cela fait déjà un mois que nous sommes confinés, les réactions et les commentaires sont pénibles à entendre dans notre résidence.

À certains égards, je me sens traité comme un enfant, par le gouvernement. J’ai fait toute ma vie sans être infantilisé et je ne m’attends pas à être traité ainsi pour finir ma vie. Pourquoi vivre dans une résidence privée devrait être perçu différemment par les autorités? Une résidente m’a fait cette remarque aujourd’hui : «On dirait que les gens nous en veulent d’être vieux». Cela n’est pas complètement faux. Ce n’est pas en nous considérant de cette façon qu’ils écarteront cette réalité un jour.

À notre âge, les moments qui nous restent à vivre sont plus qu’importants que vous ne pouvez le croire. Nous sommes beaucoup plus conscients de l’effet des actes que nous posons pour continuer à vivre. Nous devrions tout au moins le droit de vivre comme ceux qui ont moins de 70 ans. Aller voir nos enfants et petits-enfants, aller choisir notre épicerie, utiliser notre automobile pour les fins que l’on désire sont des activités que l’on recherche et qui nous tiennent en vie. Bref, utiliser notre liberté comme les autres personnes de la communauté qui ont moins que 70 ans. Selon les statistiques, 18,4 % des aînés de 75 ans et plus vivent dans des résidences privées.

Je crois avoir le droit de choisir ma vie même après 70 ans et de ne pas être isolé de l’ensemble de la communauté. On dirait qu’avoir plus 70 ans est une tare. J’aime autant vous le dire, si le confinement dure jusqu’à l’automne, je pense que le problème sera gros pour les décideurs; démotivations, suicides, démoralisations, pertes de contact des résidents avec leurs enfants et j’en passe.

«Les personnes vivant seules courent de quatre à cinq fois plus de risque de se faire hospitaliser», dixit Sylvie Lapierre de l’UQTR. Selon cette spécialiste : «Selon divers rapports sur la question, l’isolement affecte l’activité neuroendocrine, causant l’inflammation et une baisse du système immunitaire. Elle augmente de 60 % les risques de démence et de régression cognitive de même que les risques de mortalité. Il est associé à des niveaux supérieurs de dépression et de suicide. 

«Le fait d’être coupés de leurs proches aidants a des impacts très négatifs. Tout le monde est vulnérable d’attraper la maladie. C’est une minorité de personnes âgées qui sont fragiles, qui ont des problèmes physiques, mentaux ou cognitifs. Ce n’est pas l’âge qui va faire qu’une personne va plus mourir, ça dépend de son état de santé». La directive de M Legault : «Envoie à la maison» est un très bon exemple d’âgisme, dit-elle».

Je crois qu’il y a matière à réflexion quant à liberté qui devrait être permise dans les résidences privées pour aînés. De plus, c’est une illusion de croire que le confinement nous met à l’abri de la COVID-19. La solution réside dans la responsabilisation des personnes, peu importe l’âge. Ailleurs, dans d’autres pays, cela marche pourquoi pas ici. Chose certaine, les différentes résidences pour aînés sont des endroits où la COVID-19 peut entrer comme dans toute autre maison. Une fois fait, cela se répand. Le risque du confinement dans de telles résidences peut même aggraver la pandémie. 

De grâce, ne me dites pas qu’il fallait confiner les aînés de plus de 70 ans. À mon avis, il y a des solutions qui n’isolent pas autant et qui ne nous brisent pas peu à peu à l’intérieur de nous-mêmes. Je suis de ceux qui croient que les aînés ont le droit de choisir leur fin de vie de la façon qu’ils le veulent, donc de vivre en prenant des risques. La peur n’est pas une façon de vivre.

Avant le confinement, j’appréciais beaucoup la vie en résidence. Vite un retour à la vraie vie. Si on ne veut pas que les aînés traînent leur vie, il ne faut surtout pas les sortir de la vie.

Bonne réflexion et merci.