Recep Tayyip Erdogan lors de son discours présidentiel à Ankara, le 17 avril.

Référendum en Turquie: victoire à l'arraché

Vox populi vox dei. Cet adage montre la confiance que l'on fait à la sagesse populaire afin de prendre une décision majoritaire. La Turquie sort d'un référendum visant à augmenter les pouvoirs du président. Lorsque l'on sait que 120 000 fonctionnaires turcs dont 30 000 enseignants ont été limogés, que la presse nationale et l'appareil judiciaire sont muselés, que des parlementaires kurdes ont été incarcérés, il y a lieu de se demander quel pouvoir supplémentaire a été nécessaire au président Erdogan et quel besoin a-t-il eu de chercher à le légitimer.
En 1999, Erdogan qualifiait la démocratie «d'autobus dont on descend une fois arrivé à destination.» Arrivé au pouvoir, il a commencé par vanter le modèle turc de démocratie islamique, jetant de la poudre aux yeux à l'Occident et même aux mouvements populaires qui ont accompagné le printemps arabe. Il a clamé à qui voulait l'entendre que son parti islamiste AKP est tout aussi libéral que les partis chrétiens--démocrates en Europe. Ses manoeuvres politiques d'une habileté rare lui ont permis d'écarter l'armée du pouvoir et d'islamiser graduellement, mais systématiquement les institutions turques. La démocratie turque est devenue une autocratie. 
Erdogan s'est créé une série d'ennemis de service en recourant à des théories conspirationnistes, en blâmant des forces obscures, l'Occident, Israël, la Russie, les Kurdes, la mouvance güleniste (soupçonnée d'avoir dévoilé la corruption de ses proches), l'Iran puis les pays d'Europe qui refusent de le voir faire campagne sur leur sol et qu'il qualifie de nazis. Le putsch raté de juillet 2016 a été le prétexte rêvé pour démanteler les institutions, les remplacer par ses partisans et intimider les critiques par des accusations d'espionnage ou de terrorisme. De nombreux organes médiatiques d'opposition et ceux des minorités kurdes et alévis ont été bâillonnés. 
D'un point de vue économique, la croissance annuelle miraculeuse de 6 à 9 % entre 2000 et 2015 a décru à moins de 2 %. Durant les trois dernières années, les avoirs de réserve de devises ont diminué de 10 % et les réserves d'or ont chuté de 27 %. En cinq ans, la livre turque a dévalué de plus de 100 % par rapport au dollar américain. Les capitaux fuient la Turquie et les agences de notation financière révisent à la baisse la note de solvabilité de la Turquie. Le tourisme qui fait vivre près de 2 millions de travailleurs accuse une décroissance de plus de 20 % et de nombreux sites de villégiature ont fermé leur porte. 
Sur la scène internationale, Erdogan est de moins en moins pris au sérieux. Dans les capitales européennes, les débats démocratiques équilibrés ont fait place aux débats partisans et acrimonieux qui risquent de faire oublier aux résidents turcs d'Europe qu'ils constituent une minorité dans une société laïque. Les déclarations d'Erdogan résonnent comme une menace à peine voilée : «Si l'Europe continue ainsi [à malmener la Turquie], aucun Européen dans n'importe quelle partie du monde ne pourra marcher en sureté dans les rues ... Le référendum du 16 avril est très important. Si c'est nécessaire, pour la patrie et pour l'avenir, nous avons assez de sang à faire couler.»
De la même façon, Erdogan a l'ambition de restaurer la gloire de l'Empire ottoman et se comporte avec l'autorité et la pugnacité d'un calife belliqueux. Il oublie que l'Europe a de très grandes difficultés d'intégration de ses populations immigrées et qu'elle a des raisons de redouter l'encouragement à la délation et l'embrigadement islamique des 5,5 millions de résidents turcs qui y résident.
La victoire à l'arraché au référendum du 16 avril polarise plus que jamais la société turque : les deux partis qui se sont prononcés en faveur du référendum auraient normalement dû récolter plus de 60 % des voix. Ils n'en ont obtenu que 51,3 % et n'auraient pas dépassé la majorité si les bulletins de vote non scellés n'avaient pas été comptés. Rien ne laisse penser que le déclin de la Turquie cessera, car sous Erdogan, la Turquie a régressé sur toute la ligne. Ses institutions s'écroulent, ses universités sont dysfonctionnelles, ses médias sont quasiment muselés, l'économie est en recul, les rapports avec l'Europe se dégradent et le problème interne avec les Kurdes refait surface. 
Le président orchestre cette décadence et la Turquie en paie le prix.
David Bensoussan, professeur de sciences à l'Université du Québec