«Le premier ministre François Legault nie l’existence d’un racisme systémique mais veut éradiquer le phénomène», écrit M’hammed Melloukié
«Le premier ministre François Legault nie l’existence d’un racisme systémique mais veut éradiquer le phénomène», écrit M’hammed Melloukié

Racisme et racisme systémique

POINT DE VUE / Le premier ministre François Legault nie l’existence d’un racisme systémique mais veut éradiquer le phénomène. Les baguettes magiques n’existent plus et la bonne volonté ne suffit pas. Il faut de la détermination et une connaissance juste et nuancée de ce à quoi on s’attaque pour espérer obtenir les résultats escomptés. 

Pour la détermination, le temps nous le dire, pour la connaissance, le premier ministre en a un grand besoin s’il ne veut pas agir en amateur. Il doit commencer par faire le point sur ce que ses prédécesseurs avaient déjà tenté dans le domaine.

Un exemple. En 1990, le gouvernement libéral dirigé par Robert Bourassa déplorait le fait que le taux de représentation des ressortissants des communautés culturelles dans la fonction publique ne dépassait guère 1,7 % alors qu’ils constituaient 9 % de la population du Québec. Dans son énoncé de politique Au Québec. Pour bâtir ensemble, le gouvernement avait pris l’engagement d’embaucher «au minimum 12 % de Québécois et de Québécoises des communautés culturelles annuellement d’ici 1994». 

Trente ans plus tard, on n’a pas dépassé les 3,5 ou 4%. Ce résultat est le produit d’actions de ségrégation voulue et d’une subtile sélection difficile à cerner que l’on peut qualifier d’effet de système pour faire court. Comme d’autres immigrants, j’ai dû pour ma part faire face aux deux formes de discrimination.

Je dois préciser que je n’ai jamais fait l’objet de maltraitance ou d’irrespect de la part d’un membre du corps policier. Mais je connais et crois des personnes qui ont souffert de l’une ou l’autre de ses formes : des Noirs, des Arabes, des immigrants en général, des femmes, des citoyens des premières nations. 

J’ai été confronté au racisme en tant que système et en tant que pratique de discrimination dans le domaine professionnel.

Au début de ma carrière professionnelle, j’avais la fâcheuse tendance à échouer dans tous les tests de sélection pour des postes dans la fonction publique. Pourtant ni la connaissance ni l’esprit d’analyse et de synthèse ne me manquaient. Un jour, nous avions un ami malien et moi décidé de remplir bénévolement un test d’orientation professionnelle. Les résultats nous avaient laissés perplexes : notre potentiel intellectuel nous permettait tout au plus de faire des études de niveau collégial professionnel. Mon ami terminait sa thèse de doctorat à l’Université Laval et je venais de réussir la mienne avec la mention excellente et les recommandations pour publication du jury.

J’ai appris depuis que les tests standardisés, les examens, les questionnaires, les protocoles d’entretiens, les conversations formelles et informelles, les méthodes d’évaluation sont parmi les outils qui abritent ces choses indécelables à l’œil nu que l’on appelle les préjugés défavorables aux minorités, les stéréotypes et les préférences favorables aux groupes de ceux qui les administrent. 

C’est ce contenu embusqué, ce «langage silencieux» comme le nomme le sociologue américain E. T. Hall, qui détermine ce qu’on qualifie de racisme systémique qui parfois génère des comportements discriminatoires conscients ou inconscients, parfois est utilisé pour légitimer de tels comportements.

Le racisme comme idéologie et comme pratique de discrimination produit son propre principe de reproduction. L’idée de l’existence d’un racisme systémique aussi séduisante puisse-t-elle paraître doit être manipulée avec une extrême précaution. 

Si la connaissance du fonctionnement subtil des institutions et des mécanismes invisibles inhérents aux interactions humaines est indispensable à toute politique voulant garantir un traitement égal pour tous, il ne faut jamais perdre de vue le caractère sournois du racisme systémique et la tendance des hommes à se dédouaner. Le raciste ne s’avouerait pas qu’il l’est mais que ses actions et ses jugements lui sont imposés par un système qui le dépasse et le pousse à agir comme il le fait. Derrière le racisme systémique se tapissent des racistes qui s’ignorent ou pas.