Il y a un fossé qui se creuse entre comment on doit (aux yeux du système) soigner et comment on voudrait soigner, écrit ce médecin de famille.

Qui prend soin des soignants?

POINT DE VUE / Nous vivons dans un drôle de monde; celui où l’humain s’éloigne de son humanité. Chaque jour nous apporte de nouveaux exemples : murs aux frontières, inégalités, injustices, dérive des médias sociaux, intelligence artificielle, etc.

Je suis médecin de famille. Je suis une soignante, tout comme mes partenaires médecins, infirmiers(ères), préposés(es), travailleurs sociaux, pharmaciens, physiothérapeutes, kinésiologues et j’en passe. Nous côtoyons au quotidien des gens dont la santé est un enjeu.

Dans un passé pas si lointain, j’ai dû m’absenter pour un long congé maladie, pour des raisons personnelles et professionnelles. Cet arrêt a été nécessaire et bénéfique et m’a permis de renouer avec l’essence même de ce qui m’a amené vers la médecine, soit l’art de prévenir, de préserver et de promouvoir la santé. La flamme qui m’anime est intimement reliée à la relation directe que j’ai avec la personne qui me consulte et mon souci de bien la soigner et de bien l’accompagner. C’est aussi cette flamme qui m’anime en tant que médecin enseignante dans un GMF-U (Groupe de médecine familiale- Universitaire) et que je cherche à transmettre aux futurs médecins qui travaillent avec nous. Cette qualité de soin est d’une importance primordiale à mes yeux.

Or, les enjeux actuels du système de santé visent d’abord et avant tout la «quantité» : nombre de patients suivis, délais d’attente, nombre d’heures de travail, charge de travail, etc. De nombreuses mesures ont été mises en place en ce sens au cours des dernières années sans tenir compte, ou très peu, de l’impact sur les travailleurs.

Imaginez la souffrance éthique qui découle de cela. Il y a un fossé qui se creuse entre comment on doit (aux yeux du système) soigner et comment on voudrait soigner. Chaque soignant doit apprendre à composer avec cela et doit trouver des moyens afin que cette souffrance n’en vienne pas à le rendre malade. Qui prend soin de ces soignants? Actuellement, certainement pas le système de santé. Il en revient donc à chaque soignant de devoir prendre soin de lui, afin de rester connecté avec cette part d’humanité qui nous guide vers des soins de qualité envers chacun des «soignés». C’est un défi de taille et il est de plus en plus difficile de le relever dans le contexte de soins actuel.

J’ai beaucoup de respect envers les acteurs gestionnaires du système de santé. La tâche est colossale et les ressources, limitées. Mais voilà, je pense que nous devons travailler ensemble en gardant la qualité des soins au cœur des réflexions et des décisions. Sortons du carcan des statistiques «d’efficacité», qui nous fait perdre une énergie folle en comparaison ou en justifications. Soyons à l’écoute du vécu des soignants. Acceptons les différences de champ de compétence, d’intérêts et de capacité. Valorisons le travail bien fait.

Prenons soin de nos soignants.