Jacques Parizeau

Quelle indépendance politique?

Samedi, en soulignant que le Parti québécois était à la croisée des chemins, Jacques Parizeau rappelait une évidence trop souvent gommée : le Québec et le monde ont beaucoup changé depuis 1995 et, donc, «le pays à construire sera différent de celui auquel on aspirait il y a 20 ou 30 ans».
Effectivement, une option indépendantiste ne peut faire abstraction de l'époque dans laquelle évolue le monde - et dont le Québec n'a jamais été coupé.  Aussi, lorsque les patriotes au Bas-Canada se mobilisèrent en 1837, leur élan était en phase avec la Révolution américaine. Et dans les décennies de 1960 et 1970, les discours de libération du Québec, de dénonciation des «Nègres blancs d'Amérique», de création du RIN et du PQ, etc., tout cela était en phase avec les mouvements de décolonisation qui avaient cours de par le monde. Quoique par rapport aux mouvements de décolonisation, le Québec a une particularité complexe. Car, contrairement aux colonies, un colonisateur n'a pas imposé ses symboles ici, la construction de la Confédération canadienne s'étant plutôt opérée en s'appropriant les symboles en place. Et cette contribution du Québec à la construction du Canada explique peut-être en partie les difficultés ici des discours de décolonisation. Mais quoi qu'il en soit, outre certains gains notables qui ont été faits, l'époque a changé - et il faut en tenir compte si le projet d'indépendance politique veut se (re)connecter avec l'époque.
En ces temps hypermodernes, cosmopolites, éclectiques et mondialisés, des discours trop «conservateurs» ne peuvent pas mobiliser sainement, de même que les discours que «civiques» sembleront sans couleurs particulières pour justifier une appartenance politique propre face au cosmopolitisme. D'autant que les idéaux progressistes d'ici sont le plus souvent partagés par le reste de l'Occident d'un point de vue théorique, et d'un point de vue pratique, ici comme ailleurs ils demeurent des combats qui ne peuvent jamais être tenus pour acquis. Le sens de l'indépendance politique reste donc largement à (re)penser à notre époque.
Un peu moins de pédagogie, un peu plus de réflexions
Depuis les élections du 7 avril, plusieurs souverainistes parlent de «pédagogie» à faire. Évidemment, étant donné le silence sur les raisons d'être de ce projet qui perdure depuis le référendum de 1995, il n'est pas étonnant que l'idée d'indépendance puisse parfois sembler inactuelle - voire, pour les personnes n'en ayant presque jamais entendu parler, aussi peu emballante que de se faire proposer des procédures de divorce comme projet d'avenir.
Mais si la pédagogie indépendantiste est nécessaire, elle est aussi insuffisante. Nécessaire bien sûr pour expliquer - comme dans le documentaire La langue à terre - la menace qui pèse ici sur le français; nécessaire pour expliquer les leviers des pouvoirs politiques et pour expliquer aussi qu'un pays du Québec serait économiquement viable. Mais si la pédagogie est nécessaire, elle est aussi insuffisante. Insuffisante, parce qu'il est peu probable que le seul combat pour la langue, quoique crucial pour l'identité nationale, suffise à mobiliser une majorité jusqu'à la création d'un pays.  Insuffisante, surtout, parce que ladite pédagogie ne peut pas expliquer ce qui n'a pas encore été esquissé. Car il manque en ce moment un élément préalable et essentiel: des échanges de réflexions pour dégager un nouveau sens à l'indépendance politique du Québec en phase avec notre époque.
Face au cosmopolitisme, à l'éclectisme et à la mondialisation de notre époque, pourquoi faire un nouveau pays s'il doit être presque comme les autres? Et ce, d'autant plus qu'à notre époque les défis éthiques et politiques sont de plus en plus transnationaux et ne reposent pas sur les peuples, mais le plus souvent sur la multitude des individualités - comme c'est le cas avec les luttes altermondialistes, féministes, écologistes, etc. Ceci doit être considéré.
Mais si, contrairement au peuple, les luttes de la multitude des individualités sont largement transnationales, elles doivent néanmoins trouver des tremplins politiques dans des instances décisionnelles.  Or, il faut mesurer à quel point cela peut devenir en phase avec les revendications de l'époque - qui n'ont pas cours seulement qu'ici - pour une réforme en profondeur de la vie démocratique. Et à cet égard, ce qui ici comme ailleurs fait défaut, ce n'est pas les arguments, mais bien souvent l'intérêt politique: pourquoi des partis qui peuvent bénéficier d'une alternance du pouvoir modifieraient significativement le système leur permettant de le faire une fois au pouvoir?
L'exemple d'une réforme du mode de scrutin n'est que le plus visible. Or, il faut remarquer à quel point la création d'un pays du Québec pourrait disposer d'une fenêtre rarissime pour renouveler en profondeur la vie démocratique et la rendre plus directe. Car si un parti politique - quel qu'il soit - fait clairement de l'indépendance politique du Québec sa principale raison d'être, ça signifie que s'il y parvenait, en même temps qu'il la réaliserait sa raison d'être disparaîtrait. Ce qui revient à dire qu'il aurait les coudées franches pour envisager des institutions démocratiques et participatives pour le futur pays sans se soucier de ses propres intérêts, puisqu'une fois réalisé, le parti ne pourrait de toute façon plus jamais être le même.
Il y a quelque chose qui tient du kamikaze dans l'article 1 du PQ et qui mériterait d'être mieux assumé, pour rester crédible et envisager avec grandeur l'idée d'un pays à la démocratie plus directe. Il pourrait ainsi avoir l'occasion de penser le politique différemment, car si l'indépendance politique peut être une valeur en soi, elle ne peut pas se contenter de créer un État de plus, mais doit remettre au coeur de celui-ci le maximum de pouvoirs politiques le plus directement entre les mains de ses citoyens. Mais pour cela, il faudrait résolument choisir entre la gouvernance provinciale et le projet d'un pays. Et avant de parler de pédagogie du projet de pays, il faudrait d'abord réfléchir au type de vie démocratique qui serait proposé.
Éclairer le passé est important, mais éclairer l'avenir l'est tout autant.