Quel candidat saura organiser les soins de santé mentale?

La période électorale est le moment d’évaluer les positions des partis politiques. Je propose de se servir de l’organisation des soins et services en psychiatrie comme d’un baromètre du fonctionnement du système de santé.

La dépression, les troubles anxieux, la maladie bipolaire et la schizophrénie sont les principales pathologies psychiatriques. Elles augmentent avec la population et le vieillissement de la population. La maladie mentale joue un rôle décisif dans la vie de plus de 1,5 million de personnes au Québec. Elles touchent toutes les familles d’une façon ou d’une autre. Toutefois, les ressources qui y sont consacrées ne représentent que 6 % du budget des programmes de santé et l’indexation prévue dans le dernier budget est inférieure aux autres programmes.

La demande pour des services psychiatriques pour tous les âges explose tout comme  la  complexité des cas. La hausse est causée par l’augmentation de la population et du vieillissement ainsi que par la plus grande incidence de la dépression et des troubles anxieux.  La complexité est surtout due à l’association des maladies psychiatriques majeures avec les dépendances et les maladies chroniques comme le diabète et les maladies cardio-vasculaires.

Toutes ces maladies physiques ou mentales partagent des facteurs de risque semblables, des vulnérabilités génétiques et des causes communes, et ce dès l’enfance; par exemple le rôle de l’inflammation dans leur développement. Les recherches, québécoises entre autres, montrent que la corrélation entre les maladies physiques et mentales est compréhensible parce qu’elles ont les mêmes causes rendant  logique  les meilleures façons de les prévenir et de les traiter. Une chose est certaine: elle est dépassée l’époque de séparer le corps de l’esprit d’un être vivant.

Améliorer la prévention et l’accessibilité pour dépister, pour poser un diagnostic et donner des traitements précoces est un défi qui n’est pas suffisamment relevé. Quant au suivi en consultation externe, il n’intègre pas, ici à Québec, de manière fonctionnelle et personnalisée ni le traitement des dépendances ni celui des maladies physiques chroniques.

De plus, à ma connaissance, un indicateur international de qualité comme le taux d’admissions/réadmissions témoigne d’une situation qui se détériore depuis les dernières années à l’Institut de santé mentale de Québec. 

Dans la réalité hospitalière quotidienne, cela signifie que tant les personnes soignées que les soignants doivent subir les conséquences de la porte tournante et des débordements chroniques qui sont des menaces pour la qualité des soins et pour la sécurité. 

Quand le taux s’élève, il témoigne de difficultés dans le fonctionnement efficace des services externes. Les consultations externes de psychiatrie  de la Capitale nationale sont un service important dans l’organisation. Elles comptent autant de personnes que le nombre d’habitants de la ville de St-Félicien où habite M. Philippe Couillard.

Décisions déroutantes

Face à cette réalité, l’organisation rend des décisions déroutantes: 

1- elle ferme le département de psychiatrie de l’Hôpital Universitaire de l’Enfant Jésus (HEJ - milieu  performant) selon les indicateurs d’efficacité.

2- elle transfère dorénavant les malades devant être hospitalisés à l’HEJ vers l’institut universitaire de santé mentale de Québec (IUSMQ) 3 -elle coupe à IUSMQ les effectifs médicaux suffisants et sécuritaires pour le traitement des maladies physiques aiguës, chroniques ou d’extrêmes urgences présentées par les personnes hospitalisées. Il y a depuis mars 2018, 60 % de moins de médecins traitant les maladies physiques à l’hôpital psychiatrique qui compte 340 lits. Une rupture complète de services a été évitée de justesse durant la période estivale. La situation demeure très précaire.

4- elle tarde à remplacer les 10 psychiatres qui ont quitté le département et les trois ou quatre autres qui le quitteront dans les prochaines semaines. L’échéancier des remplacements n’est pas connu de ceux qui restent et se partagent la tâche des manquants. 

5- elle maintient le clivage avec les ressources dédiées aux traitements des dépendances. Il n’y a pas de liens fonctionnels ni complémentaires efficaces entre le programme de psychiatrie et le programme des dépendances malgré la concomitance des deux maladies, parfois jusqu’à  75 % des cas. 

6- elle tolère une liste d’attente pour un médecin de famille de 3000 patients psychiatriques en suivi externe,  certains y sont depuis plus de deux ans.

7- elle recule en annonçant la fin des programmes surspécialisés et l’exclusion de la psychiatrie  du nouvel hôpital universitaire (ce qui est une action contraire à celles posées par les expériences organisationnelles étrangères dans les pays de l’OCDE).

Finalement, le pire constat demeure une mentalité d’indifférence et de  silence  devant des décisions mal adaptées. Ce silence est étonnant considérant les avancées de la société québécoise depuis 50 ans et l’engagement de l’État à ce qu’une personne atteinte d’une maladie mentale soit traitée à égalité avec une personne souffrant de maladies physiques et à ce que chacun des Québécois soit assuré du respect de ses droits et de sa dignité.

Le présent — notre temps — est fossilisé par des décisions qui ramènent la psychiatrie à Québec, Capitale nationale, vers une période d’avant la Révolution tranquille. 

Une organisation résignée n’est pas à la hauteur de la compétence de ses employés, avec le risque que les motivations soient fauchées par la perte du sens du travail, et que la qualité de soins ne réponde pas au standard de bonne pratique.

La situation n’est pas inéluctable, des citoyens respectables engagés à servir nous proposent leurs solutions, font des promesses et prennent des engagements. Je chercherai, parmi les candidats, celui dont la vision mettra solidairement  en marche les actions concrètes qui nous feront avancer, car je pense sincèrement que «l’impossible recule toujours quand on marche vers lui» (Antoine de Saint–Exupéry).

Le prochain ministre devra être un Gérin-Lajoie, une Lise Payette, un Claude Castonguay et avoir un leadership qui saura convenir des meilleurs moyens de mettre en oeuvre la volonté de la population pour que s’appliquent des solutions qui servent l’individu et l’intérêt commun. 

C’est bien servir les Québécois que de vouloir lever le silence, de proposer une vision, de prendre solidairement des  actions et de relever le défi important au plan humain, économique et social, qu’est celui  d’organiser efficacement  la prévention et les soins  des maladies mentales avec leur complexité de manière à ce que cette organisation bâtisse un héritage qui devienne un exemple à suivre au Québec et ailleurs.

Roch-Hugo Bouchard, psychiatre, Québec