Québec, Lévis, l’île d’Orléans, villes huronnes ?

POINT DE VUE / M. Konrad Sioui, Grand Chef de la Nation huronne-wendat, a déclaré à propos du projet du troisième lien : «Le projet se trouve sur notre territoire traditionnel — le Nionwentsïo — il serait inconcevable de procéder sans nous consulter» (La Presse, 10 septembre). «C’est un site qu’on occupe depuis des millénaires. Autant du côté de Lévis, de Québec, que de l’île d’Orléans», a-t-il aussi déclaré. (Radio-Canada, 11 sept).

Pourquoi nos élus ne vérifient-ils pas s’il y a un fondement historique à ce territoire traditionnel occupé depuis des millénaires? Cela ne repose-t-il pas sur des contorsions historiques indéfendables? 

La nouvelle «auto-histoire» des Hurons

En juin 2017, au terminal des croisières du port de Québec, M. Sioui montre une affiche portant ces mots : «Nous sommes heureux de vous accueillir depuis 1534.» Il ajoute : «C’est nous qui avons accueilli Jacques Cartier. Le mot Canada est un nom huron-wendat et Stadaconé était notre Stadaconé» (Le Soleil, 3 et 28 juin 2017). Voilà donc que le grand chef iroquoien Donnacona qui a accueilli Jacques Cartier est un Huron et que Québec est un bourg huron. 

Pour couronner le tout, les Hurons se donnent un nouvel ancêtre : «Les Hurons sont les enfants du grand chef Donnacona » (Guide touristique 2018, Je suis Wendake, p.14). 

Mais pourquoi transformer le Grand Chef des Iroquoiens du Saint-Laurent, Donnacona, en chef huron et en ancêtre des Hurons? Le but est clair et stupéfiant! Il vise à revendiquer le Nionwentsïo, «notre magnifique territoire » qui part alors de Gaspé, passe par Stadaconé (Québec) et s’étend jusqu’à Hochelaga (Montréal). Ainsi, «le Saint-Laurent, ses deux rives et affluents ainsi que le territoire qui les entoure sont au cœur de notre histoire, de notre vie contemporaine et ancestrale! » (Ecoquebecinfo, 7 mars 2017). Aucune de ces affirmations ne tient la route. 

D’abord, le mot Canada, ou Kanata, transmis par Jacques Cartier, qui signifie village, n’est pas un mot huron. Les dictionnaires conservés aux Archives du Séminaire de Québec en témoignent. Dans le dictionnaire iroquois (MS58), le mot village se traduit par le mot gannata, très proche du mot ca-na-da. Dans le dictionnaire huron (MS60), le mot village se dit andata que l’on trouve d’ailleurs sur le site internet de Wendake. Le mot Canada est donc absent des dictionnaires hurons. 

De plus, le mot «Ouendats», nom que les Hurons ont rétabli pour leur nation et leur village actuel — les Wendats de Wendake — signifie «les Insulaires». Ce nom rappelle que leurs véritables ancêtres de Huronie considéraient leur pays comme « une île » (Relations des Jésuites, RJ 33:236). Dès lors, comment les Iroquoiens du Saint-Laurent peuvent-ils être des Ouendats? La vallée du Saint-Laurent n’est pas une île! 

Par contre, en habitant l’île d’Orléans en 1651, 300 survivants de la Nation Huronne y confirment, eux, leur identité de Ouendats. L’île leur rappelle leur pays d’origine : «Sainte-Marie-des-Hurons». Ils «ressuscitent» alors leur pays en lui donnant le même nom : «Ils l’appellent d’un nom sacré l’Île de Sainte-Marie et ils prétendent y trouver leur seconde patrie» (RJ 36:202). En 1654, ils sont 600 sur l’île. Ils perdent cette « seconde patrie» après l’attaque iroquoise du 20 mai 1656 (RJ 41:138; 43:114). 

L’historien Denys Delâge coupe court à la nouvelle auto-histoire imaginée par les Hurons : « Wendake base ses revendications sur le fait que ses membres seraient les descendants des Iroquoiens du Saint-Laurent, tel que défendu par les travaux de l’historien huron-wendat, Georges Sioui. Des prétentions qui sont démenties par les archéologues » (Radio-Canada, 6 juin 2019). 

On ne peut donc affirmer que Donnacona est un Huron, l’ancêtre des Hurons, que le mot Canada est un mot huron, la ville de Québec une ville huronne et la vallée du Saint-Laurent un territoire huron.

La véritable histoire

Il est indiscutable qu’au temps de Cartier et de Champlain, le pays des Hurons se trouve en Ontario, à 1200 kilomètres de Québec, près du grand lac reconnu par tous comme le Lac Huron. Les Hurons y vivent dans de longues cabanes d’écorce, y parlent leur propre langue, y pratiquent l’agriculture et y perpétuent des coutumes fort anciennes comme la Fête des Morts célébrée tous les douze ans (RJ 8:120). Ces faits nous font remonter bien avant l’arrivée de Jacques Cartier, puisqu’une langue, un mode de vie et des coutumes ne s’inventent pas du jour au lendemain. 

Bien sûr, depuis des temps reculés, les Hurons, comme les autres Nations, fréquentent les rivières et le fleuve pour troquer leurs produits. Mais la vallée du Saint-Laurent n’est pas leur pays et Québec n’est pas le lieu de leur établissement. La preuve en est qu’ils amènent eux-mêmes Champlain dans leur pays en 1615-1616 et qu’ils sont, de 1615 à 1648, les meilleurs intermédiaires pour la traite des fourrures. Ils viennent chaque année à Trois-Rivières et à Québec où « ils séjournent cinq à six jours, après quoi ils passent comme une volée d’oiseaux et remontent dans leur pays » (RJ 5:262).

Stadaconé, ou Québec, n’est donc pas le lieu de leur demeure.

C’est ainsi qu’après avoir fui leur pays, des survivants qui arrivent à Québec en 1650 y sont des «étrangers» et des «réfugiés» (Autobiographie du père Chaumonot; Annales de l’Hôtel-Dieu, p.73). 

La première préoccupation des Jésuites est alors de leur fournir des terres pour leur culture traditionnelle du maïs. Ils louent des terres à Éléonore de Grandmaison à l’île d’Orléans (RJ 36:116) et établissent les Hurons sur leurs seigneuries pour les missions de Notre-Dame-de-Foy et de Notre-Dame-de-Lorette (L’Ancienne et La Jeune-Lorette). À chacun de leurs déplacements, ils engagent des Français pour abattre les arbres (Autobiographie). 

Soulignons que, «dès le début des concessions des seigneuries, aucun village indien n’a été touché. À Québec et à Montréal, la place était libre» (Denis Vaugeois, La mesure d’un continent, 2007, p.212). 

La situation est alors inversée : dans tous leurs déplacements, les Hurons vont occuper des terres où des Français sont déjà établis. Ils arrivent donc en second. Nous aussi, nous les avons accueillis. 

Pour leur revendication du Niontwensïo, les Hurons de Wendake utilisent également le fameux sauf-conduit de 1760 du général James Murray, transformé en «traité huron-britannique». Cependant, Denys Delâge souligne que ce traité «reconnaît des droits aux Wendats, mais ne précise d’aucune manière leur territoire» (Radio-Canada, 6 juin 2019). Mais les Wendats veulent faire croire que tout endroit où un canot huron s’est pointé est un territoire huron.

Conclusion

En falsifiant l’histoire pour revendiquer un territoire démesuré qui leur serait exclusif, les Hurons de Wendake perdent beaucoup de crédibilité. 

De son côté, en acquiesçant à la consultation revendiquée par les Hurons pour le projet du troisième lien, le Gouvernement du Québec a-t-il conscience qu’il est en train de leur reconnaître des droits territoriaux et des privilèges qui sont sans fondement? L’enjeu est important.