Québec: enclave francophone authentique (et surréaliste) en Amérique du Nord

POINT DE VUE / La photogénique ville de Québec n’est qu’à trois heures de route de Montréal et, pourtant, on se croirait presque dans un autre pays, à une autre époque. Quel plaisir de se faire aborder spontanément en français dans les rues, d’être servie dans les commerces sans cet irritant «Bonjour, Hi» ou le tristement populaire calque de l’anglais «Bon matin!» En cette Semaine de la francophonie, j’aimerais rendre un petit hommage à ce joyau francophone de l’Amérique du Nord que l’on a, durant les deux dernières années, trop souvent associé à la funeste attaque de la Grande mosquée de Québec.

Durant les vacances du mois de mars, j’ai passé une semaine à Québec, une destination particulièrement exotique par son identité québécoise forte et la facilité d’y vivre en français le plus naturellement du monde. Après avoir vécu dans plusieurs pays tels que le Venezuela, la Russie, la Chine, le Maroc et le Cambodge, je considère sérieusement de m’expatrier dans la ville de Québec. Je carbure à l’exotisme, paraît-il.

Après une journée de ski au spectaculaire Massif de Charlevoix, je déambule sur la coquette rue Cartier illuminée par des abat-jours géants, chacun représentant une œuvre de la collection permanente du Musée National des Beaux-Arts de Québec. Je me retrouve dans un des légendaires cafés de la rue Cartier.

Le temps s’est arrêté: j’entends du Brassens, autour de moi on parle français et on discute littérature. Le serveur est très attentionné sans être servile et a toujours le bon mot, comme les gens à l’aise dans ce qu’ils font, à l’aise dans leur langue. Ce qui apparaît comme allant de soi dans ce café me paraît presque extraordinaire, moi qui suis de retour à Montréal depuis presque un an et qui constate, après plusieurs années d’expatriation à travers le monde, le déclin du français à Montréal dans les médias, les commerces, chez les jeunes. Partout.

Bien sûr, on ne peut comparer Québec à Montréal et cette dernière s’est toujours distinguée par son joyeux melting pot culturel et la cohabitation historique avec les anglophones. Et pourtant, de retour à Montréal, telle une colonisée consentante, je dis «sorry» en heurtant un piéton sur le trottoir, entre deux plaques de glace, je dis «thank you» à un commis d’un supermarché, sur l’avenue du Parc, qui ne parle pas le français et baragouine l’anglais.


« La ville de Québec a su se renouveler tout en restant elle-même avec beaucoup de panache »
Maude Boyer

Toujours sur l’avenue du Parc, je me retrouve dans un nouveau bar à jus où on sert des smoothies de toutes les couleurs. Je discute un peu avec le serveur (ou le propriétaire): un Iranien charmant qui parle un anglais impeccable. Et le français, que je lui demande, vous le parlez un peu? «Non. C’est trop difficile. Je prendrai peut-être un cours éventuellement. J’ai toujours voulu l’apprendre. C’est une belle langue.» Il dit cela avec légèreté comme s’il s’agissait d’apprendre l’espagnol, l’italien ou le japonais. Il dit cela comme si c’était une option, un caprice, une lubie.

En dégustant ce délicieux smoothie aux bananes, au lait d’amande et aux betteraves me revient cette phrase de Claude Péloquin: «Vous êtes pas écoeurés de mourir, bande de caves!» Phrase choc d’une autre époque au douteux relent de repli identitaire qui n’a plus tellement la cote ces temps-ci. Mais en y pensant bien, on peut facilement imaginer l’ex-députée Catherine Fournier claquer la porte du PQ et lancer cette phrase lapidaire à ses vieux frères d’armes. Oui, les temps, les partis politiques, les gens, les mentalités, les smoothies et les villes changent: il faut se renouveler. N’empêche que la ville de Québec a su se renouveler tout en restant elle-même avec beaucoup de panache: une enclave francophone authentique (et surréaliste) en Amérique du Nord! Pour combien de temps encore