Que garder de l’idéologie capitaliste?

Mireille Bonin
Membre de Voix citoyenne
DES UNIVERSITAIRES/ La décroissance est un sujet d’actualité, proposé pour repenser le capitalisme dont les dérives des dernières décennies ont créé un effet d’entonnoir. La mécanique et la mathématique de la croissance, sans principes et valeurs sociétales et environnementales rattachés au système économique, ont fini par verser dans les poches du 1 % une grande partie du capital du monde occidental. Engrangé dans des paradis fiscaux. Mais là n’est pas la fin de l’histoire.

Ce même capitalisme a fini par rejoindre les pays émergents et a réussi à sortir de la pauvreté des populations entières. L’entrepreneuriat est au cœur de ce capitalisme avec la possibilité d’obtenir une autonomie financière et de se construire un capital sur lequel garantir les emprunts nécessaires au développement de l’entreprise. À petite échelle, l’achat d’une maison ou d’un local commercial peut aussi constituer le capital nécessaire pour offrir aux jeunes une éducation et la perspective d’un avenir meilleur. 

Au niveau immobilier, l’État doit reconnaître la propriété privée en instaurant un registre des droits de propriété pour constituer un bien fixe sur lequel il soit possible d’obtenir une hypothèque. Hernando de Soto le démontre dans son ouvrage de 2003 intitulé : The Mystery of Capital : Why Capitalism Triumphs in the West and Fails Everywhere Else (ISBN 978-0465016150).

Celui-ci cherchait à comprendre pourquoi le capitalisme ne fonctionnait pas en Amérique du Sud alors que les gens travaillaient à deux ou trois emplois sans jamais pouvoir améliorer leur sort. Il a réalisé que sans un système gouvernemental officiel pour offrir une certitude sur la valeur d’un bien, celui-ci n’est qu’un objet qui se transige au noir, acheté comptant et ne peut se revendre qu’au prix qu’un acheteur peut payer comptant.

La Chine a compris cela quelques décennies avant qu’il n’y paraisse et développe depuis 40 ans ce qui est connu aujourd’hui sous «capitalisme d’État». Avec cette idéologie elle a réussi à sortir de la pauvreté sa population et est devenue la deuxième grande puissance mondiale, la richesse d’un pays étant étroitement liée à la richesse de sa population.  

Il sera intéressant de vérifier dans les années à venir si l’effet d’entonnoir créera en Chine ce qu’il a créé aux États-Unis où ses plus grandes multinationales ne paient presque pas d’impôt : la libre circulation des capitaux ayant préséance, car il y a toujours un petit pays pour attirer des investissements étrangers libres d’impôt. 


« La Chine a compris cela quelques décennies avant qu’il n’y paraisse et développe depuis 40 ans ce qui est connu aujourd’hui sous «capitalisme d’État» »
Mireille Bonin

Avenue de solution européenne

L’Union européenne (UE) a aussi ses propres paradis fiscaux avec le Lichtenstein et l’Irlande. L’enjeu est de rapatrier ces capitaux pour créer un impôt commun et redistribuer la richesse. C’est ce à quoi s’adresse Thomas Piketty dans son nouvel ouvrage intitulé : Capital et idéologie. Il nous raconte et documente ce que le capital est devenu à partir de l’esclavage en finissant par entrevoir une coopération mondiale. Il reste que l’essence de son propos est celle de la redistribution de la richesse.

Un changement de paradigme et de vocabulaire doit cependant s’opérer pour réhabiliter le capitalisme et Piketty propose un «fédéralisme social» : rapatrier le capital et en constituer le fondement d’une société plus égalitaire et un environnement plus durable. 

Cette voie passe par un impôt progressif imposé aux grandes fortunes et aux grands patrimoines. Pour y parvenir, il faudra de grands débats ouverts sur cette idéologie, menés par le Parlement. Il ne faudrait pas y voir une idéologie socialiste, mais plutôt une correction du capitalisme, un peu comme Roosevelt l’avait fait avec son New Deal pour corriger les erreurs systémiques qui avaient conduit à la Grande Dépression des années 1930.

L’UE avait prévu une libre circulation, à l’intérieur de ses frontières, des personnes et des marchés. Elle a cependant négligé de traiter de la circulation des capitaux, ce qui a eu pour effet d’engendrer ses propres paradis fiscaux. Elle n’a pas non plus prévu un impôt commun pour redistribuer la richesse. Une erreur systémique difficile à revoir puisque l’UE doit obtenir l’unanimité des pays membres pour modifier un tel changement. Inutile de dire que l’Irlande et le Liechtenstein s’y opposeraient.

Piketty propose donc une structure parallèle : l’Union parlementaire européenne (UPE), pour peu à peu engager les pays à appliquer un impôt commun et une circulation interne des capitaux. 

Avenue de solution au Canada

Quant au Canada, nous avons déjà un parlement qui débat publiquement des grands enjeux nationaux, une libre circulation des gens entre provinces et un impôt en commun avec la péréquation. Mais nous n’avons pas la libre circulation des marchés. Les provinces se taxent entre elles. Une correction s’imposerait à cet égard.

Il nous reste aussi à débattre du rapatriement des capitaux, enfouis dans les paradis fiscaux et à pouvoir compter sur la contribution fiscale des grandes entreprises et des grands patrimoines par une loi du parlement.  

La mentalité des entreprises doit aussi changer avec une révision de la Loi canadienne sur les sociétés par action , laquelle crée une fiction juridique en vertu de laquelle une compagnie a tous les pouvoirs et les droits d’une personne physique, mais sans en avoir les responsabilités.

Le Canada pourrait facilement inclure à l’article 15 de sa loi quelques mots à grande portée pour ajouter une responsabilité sociale et environnementale à ses personnes morales, donnant le ton du changement de paradigme nécessaire pour que le profit ne soit plus le seul objectif en matière commerciale.

La décroissance est certes une avenue pour cesser de développer des industries qui ruinent notre environnement, mais il n’est pas nécessaire de rejeter le capitalisme, il ne reste qu’à le réinventer.

Mireille Bonin est aussi membre des Universitaires