Yves Michaud

Quand des sages déraillent

En réaction au texte «La démagogie au pouvoir» de M. Gérard Bouchard
Voici deux hommes publics que j'admire et que je respecte: Yves Michaud et Gérard Bouchard. Et coup sur coup, l'un et l'autre dérapent à propos de la charte.
«Si t'es pas content, va-t-en chez vous!», j'ai entendu et lu cette phrase sous des plumes anonymes dans les années 70, quand, immigré depuis 10 ans, je militais pour la souveraineté du Québec. Depuis, les médias canadiens traitent régulièrement d'intolérants ou de xénophobes les citoyens qui préfèrent la loi du Québec à la loi fédérale.
Bien entendu, Yves Michaud et Gérard Bouchard s'expriment avec plus d'élégance et de retenue. Mais si des hommes d'une telle culture vont aussi loin, c'est que le débat sur la charte est près de s'envenimer. Les insultes, les menaces, les insinuations injurieuses risquent de l'emporter sur les arguments.
Des immigrants de toute origine, le Québec en a besoin. Ils sont les bienvenus. Citoyens, ils partagent nos droits et nos obligations. Ils contribuent à l'ouverture et à l'évolution de la culture. Ils y contribuent d'autant mieux quand ils ouvrent leur culture originelle à la culture commune. Penser cela va contre le multiculturalisme fédéral. Cela mérite-t-il des injures et des accusations de populisme?
La laïcité faisait au Québec un large consensus. L'État est indépendant des religions et croyances. Il protège la liberté de religion et de croyance, sans discrimination. Pour cela, il est neutre et chacun de ses organes doit donner les apparences de la neutralité. Il est donc raisonnable d'interdire aux fonctionnaires de porter des marques «ostentatoires» de leurs croyances, dans l'exercice de leurs fonctions. Penser cela est-il attentatoire au respect des libertés?
Dans leur vie privée, les fonctionnaires, comme tous les citoyens, pratiquent librement leur religion ou manifestent librement leurs croyances. Je n'ai pas besoin de connaître les opinions de l'infirmière qui me soigne, mais je veux être assuré qu'elle est libre de ses opinions, quelles qu'elles soient. L'enseignant, a fortiori universitaire, éduque au savoir et à la rationalité. Il a aussi légitimement des croyances irrationnelles. Mais pourquoi faut-il qu'il les affiche dans l'exercice de ses fonctions?
Certains se servent de la laïcité pour combattre les religions. La laïcité n'est pas une arme contre les croyances religieuses. Elle garantit, au contraire, la liberté religieuse. Attaquer indistinctement les religions révèle plus d'ignorance que d'intolérance. Le musulman n'est pas toujours islamiste, le chrétien n'est pas toujours papiste. Des religieux militent pour la paix et le progrès de la science. La tradition chrétienne à laquelle j'adhère a produit les valeurs occidentales, y compris la liberté de conscience, l'émancipation des femmes, la possibilité de l'athéisme.
Je n'adhère pas à l'Islam. Mais je connais un peu l'histoire et les valeurs islamiques. Je suis au fait de l'attachement des musulmans à la transcendance de Dieu et à l'humanité du prophète. J'apprécie la piété, la générosité, la tolérance, le respect des aînés dans la culture musulmane. J'ai eu la chance de passer récemment un mois de bonheur en Turquie et d'y découvrir une société accueillante, paisible et moderne. J'y ai aussi constaté, hélas, la ségrégation sexuelle que je n'aime pas plus que la ségrégation raciale.
Et me voici devant le «voile» dont on a fait l'épicentre du débat sur la laïcité. Je préfère les filles qui cachent leurs cheveux sous un voile à celles qui dévoilent leur nombril ou à celles qui se mettent un anneau aux lèvres. C'est une affaire de goût. En ville, ce symbole religieux ne me dérange pas du tout. Mais je ne peux ignorer que le voile est aussi un signe de discrimination sexuelle. Il porte atteinte au principe d'égalité entre les femmes et les hommes. Et cela, je n'en veux pas dans la fonction publique, qui me représente. Est-ce que je mérite pour autant qu'on me traite d'«islamophobe»?
Sur la charte on peut avoir un avis distinct du mien, sans être un fanatique religieux ou un défenseur du multiculturalisme de Trudeau. Même laïque, on peut la trouver excessive ou inopportune. On peut collaborer à son amélioration. Mais il n'y a aucune raison de diaboliser ses défenseurs. Pas plus que de stigmatiser ses opposants. J'espère que le débat public sera respectueux et la décision politique, respectée.
André Ségal, professeur retraité
Université Laval