Préposé aux bénéficiaires, un métier à revaloriser et à décloisonner

Nicole Lévesque
Nicole Lévesque
Ex-directrice des ressources humaines de la fonction publique
POINT DE VUE / Lettre à la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann et à la ministre des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais

Des milliers de personnes vous ont choisies à titre de porte-parole de votre ministère respectif, pour les représenter auprès des décideurs gouvernementaux.

Autant de personnes, qui souffrent des réductions de personnel réalisées bon an, mal an, au profit de l’équilibre budgétaire en matière de santé. Le mea culpa gouvernemental a été entendu. Vous avez constaté l’urgence d’agir. Vous reconnaissez combien le personnel médical est vital à une société. Conséquemment, vous conviendrez aussi que l’actuelle crise de pénurie de préposés ne peut, malgré les efforts investis, se résorber que par la mise en place d’équipes volantes pour porter secours aux établissements à risque; ou à offrir des bourses d’études, des horaires flexibles et des avantages sociaux; ou à faire des visites impromptues dans les CHSLD; etc. Autant de placebos s’il en est, considérant le besoin pressant actuellement estimé à près de 32 500 préposés d’ici les 5 prochaines années. Le Québec se caractérise par un vieillissement accéléré de sa population. Selon les récentes données provenant du ministère de la Santé et des Services sociaux, la proportion des personnes de 65 ans et plus doublera pour passer de 13% à 25% en 2031. Cette tendance démographique implique d’adapter l’offre de service en santé publique afin de répondre aux besoins évolutifs des personnes affectées par les maladies provoquant leurs incapacités dans la vie quotidienne.

L’heure est désormais à la recherche de solutions innovantes et durables. À cet égard, le plan d’action, fort attendu, que vous avez récemment promis afin de contrer la pénurie de préposés devra impérativement compter sur des investissements à long terme. Un plan qui placera la protection de la santé, ce droit collectif fondamental, à l’abri des aléas politiques, confirmant du coup les volontés et priorités gouvernementales en la matière.

Dans cette perspective, vos intentions de «revaloriser» le travail des préposés, et de «décloisonner» le métier pour gagner en efficacité tombent à point nommé. Car leurs tâches se sont graduellement enrichies depuis la sortie du rapport Actualisation des analyses de professions produit en 2015 par le ministère de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. 

Par ailleurs, la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS) a dévoilé en juin dernier les résultats d’un sondage-choc mené auprès de plus de 8500 préposés en provenance de toutes les régions du Québec et oeuvrant dans différents types d’établissements du réseau. Des constants alarmants qui indiquent l’urgence d’agir! Entre autres, 60% des répondants ont avoué devoir faire des compromis sur la qualité de leur travail en raison du nombre de bénéficiaires à leur charge pouvant atteindre de 100 à 200; 74% vivent de la détresse psychologique ou sont au bord de l’épuisement généralisé; 90% ont identifié le manque de personnel et l’alourdissement des bénéficiaires comme principaux problèmes; enfin, 65% ont affirmé ne pas être impliqués dans les décisions qui ont un impact sur leur travail. 

S’ajoutent à ces réalités, l’ouvrage Préposés aux bénéficiaires et aides-soignantes (Entre domination et autonomie), publié en 2014 sous la direction de Yves Couturier et François Aubry. On y affirme qu’au Québec, tout comme en France et en Belgique, «les préposés réalisent de 80% à 90% des actes de soins envers les patients, et ce, tant dans les centres hospitaliers et les institutions gériatriques, qu’à domicile». On y témoigne aussi «de la responsabilisation accrue imposée aux préposés sans tenir compte des conditions permettant de développer leurs compétences et de reconnaître leur pratique». Qui plus est, «les préposés doivent poser des actes non éthiques (toilette d’un patient fait trop rapidement, manque de contacts humains avec la personne aînée, etc.) à cause d’une organisation du travail inadéquate qui va à l’encontre de la reconnaissance de leur travail».

À la lumière de ces quelques constats, la «revalorisation et le décloisonnement» du travail des préposés s’imposent.

«La revalorisation des tâches» des préposés doit nécessairement passer par la genèse des emplois, qu’est l’analyse et l’évaluation de leurs caractéristiques significatives et de leur valeur quantitative, qualitative, et monnayable, et ce, dans le respect de la Loi sur l’équité salariale, considérant qu’il s’agit d’une profession encore typiquement féminine. Par ailleurs, dans l’actuelle conjoncture en mutation, il est prévisible que les résultats de cet exercice d’évaluation du travail des préposés, tendent vers la professionnalisation de leur métier, privilégiant l’alternance travail et formation en situation réelle. Cependant, force est d’admettre que cette avenue est actuellement confrontée à la précarité du statut hiérarchique des préposés, du flottement entourant la définition de leur pratique, et du manque de reconnaissance sur le plan politique entre les compétences professionnelles des infirmières, et des infirmières auxiliaires, proches collaboratrices des médecins, et celles des préposés, dites domestiques.

«Le décloisonnement des tâches» des préposés vise donc à les inclure dans les décisions prises par les équipes de soins et qui ont un impact sur leur travail, en raison de leur proximité avec les patients. Ce faisant, les préposés pourraient se retrouver à faire des tâches pour lesquelles ils ne sont pas formés à la base, mais qui les feraient gagner en compétences. Il s’agit-là d’un changement majeur vers une nouvelle configuration des rôles et responsabilités des professionnels en soins, qui nécessitera une collaboration plus soutenue, voire en symbiose avec tous les intervenants du milieu. Cet enjeu n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’entente conclue entre les super infirmières et le Collège des médecins, au chapitre du décloisonnement des actes réservés, dont plusieurs sont maintenant partagés entre les infirmières, les auxiliaires et les médecins, ajoutant du coup de la souplesse dans le traitement des patients, en privilégiant le service de première ligne et l’accès des citoyens à des services de santé de qualité.

Enfin, mesdames les ministres, bienvenue à votre plan d’action qui vous permettra de poursuivre vos efforts dans la perspective que l’actuelle pénurie de préposés aux bénéficiaires se dissipe graduellement par le biais de la l’enrichissement et la réévaluation de leurs tâches, l’ajustement salarial correspondant, l’acquisition d’une formation d’appoint et continue, la professionnalisation de leur métier, le contrôle de leurs compétences et intégrité et la revalorisation de leur statut professionnel.