Une cigarette laissée sans surveillance a causé l'incendie.

Prendre la catastrophe du tabagisme au sérieux

Suivre l'actualité nous interpelle souvent quant au sens à donner à la fragilité de la vie humaine : pourquoi tolère-t-on plus facilement la mort dans l'ombre de 10 000 personnes plutôt qu'un accident spectaculaire? 10 000 vies, cela correspond à des villes comme L'Île-Perrot ou Roberval, mais aussi au nombre de Québécois qui meurent chaque année des suites du tabagisme. L'on passe généralement à l'action rapidement lors de crises aiguës, mais notre société semble avoir perdu de vue la catastrophe absurde qu'est l'épidémie de tabagisme.
Au milieu des années 2000, parallèlement à l'introduction par l'industrie du tabac des saveurs et des nouveaux formats de paquets sur le marché, la diminution progressive du tabagisme constatée depuis 1998 a cessé. Les stratégies de marketing sournoises de l'industrie du tabac lui ont permis de recruter assez de nouveaux jeunes fumeurs pour remplacer ceux qui sont décédés ou qui ont arrêté.
Cela fera bientôt 10 ans que le docteur Couillard a procédé au dernier renforcement de la Loi sur le tabac, pour l'adapter à une réalité sociale changeante et aux innovations de l'industrie. Cette réforme, comme la précédente par le docteur Jean Rochon, a instauré des mesures ambitieuses qui constituaient à l'époque de grands pas et parfois des premières mondiales. Ces mesures ont contribué à réduire le taux de tabagisme québécois de 35 % en 1995 à un peu plus de 20 % en 2005. La ministre Lucie Charlebois, responsable de la santé publique, s'est engagée à une révision de la loi, alors que l'adoption unanime d'une motion en ce sens à l'Assemblée nationale plus tôt cet automne soulignait un consensus à ce sujet. Un premier engagement après plusieurs années d'inaction est une excellente nouvelle.
Au fil des déclarations, on devine certaines mesures envisagées pour cette nouvelle mouture de la loi: encadrement de la cigarette électronique, action au niveau des saveurs et possible interdiction de fumer dans les voitures en présence d'enfants. Il est par contre important de souligner que bien d'autres préoccupations, comme les emballages séducteurs et trompeurs pour les jeunes ou les femmes, l'apparition constante de nouveaux produits ou bien le manque de protection contre la fumée sur les terrasses des bars et restaurants, doivent être prises en compte par la révision. Cela souligne une question plus fondamentale: quels sont les objectifs de cette révision?
Une collectivité qui envisage avec sérieux un projet quelconque doit logiquement se fixer des cibles claires, et la lutte au tabac ne devrait pas y faire exception. Quelques mesures éparses ne peuvent suffire : c'est à partir d'objectifs concrets que l'on peut déterminer les mesures nécessaires pour atteindre une fin. Voilà pourquoi plus de 50 groupes de santé réclament désormais que le gouvernement s'engage avec des objectifs chiffrés de réduction du tabagisme.
La France a bien compris cette nécessité, et a présenté récemment un plan de lutte au tabagisme audacieux, mais un plan audacieux c'est simplement... un plan à la hauteur du problème! L'objectif français de réduire de 10 points de pourcentage en 10 ans le taux de tabagisme, pour aboutir en 20 ans à une génération sans tabac, justifie la gamme de mesures robustes proposées telles que l'emballage neutre. Plusieurs autres États se sont dotés de cibles significatives et chiffrées de réduction du tabagisme, de l'Écosse à la Nouvelle-Zélande en passant par la Finlande.
Le Québec a depuis plusieurs années perdu sa place comme leader de la lutte au tabagisme, une perte de vitesse que nous payons cher en vies, mais aussi en fonds publics. Madame Charlebois peut de nouveau faire du Québec un leader, grâce à une loi à la mesure du combat nécessaire contre le tueur numéro 1 des Québécois : le tabac.
Dre Geneviève Bois, porte-parole
Coalition québécoise pour le contrôle du tabac
Montréal