Des chauffeurs de taxi ont multiplié les gestes de mobilisation au cours des dernières semaines. Ci-dessus, lors d’une manifestation devant l’Assemblée nationale le 25 mars.

Pourquoi les taxis continuent d’être en colère

POINT DE VUE / En début de semaine, le ministre des Transports, François Bonnardel, a annoncé une bonification de la compensation à verser aux taxis pour l’abolition de leur permis de taxi. La compensation se situe maintenant autour de 800 millions $ sur cinq ans.

Plusieurs commentateurs et plusieurs lecteurs ont été surpris de la réponse des taxis, qui ont jugé l’offre mal conçue et injuste. Pourquoi les taxis continuent-ils d’être en colère? Après tout, 800 millions $ est une somme objectivement colossale.

Tout d’abord, les taxis n’ont pas demandé d’être expropriés de leur bien. Le gouvernement a pris cette décision de façon unilatérale, à la demande d’Uber, à l’encontre des requêtes répétées des taxis, qui désiraient la modernisation du cadre réglementaire, pas son abolition complète. Les taxis ne veulent pas être «compensés» pour la perte de leur emploi, ils veulent continuer à gagner dignement leur vie dans le taxi. Un chèque caduc, aussi gros soit-il, ne sera jamais aussi gratifiant et durable qu’un travail quotidien.

Ensuite, le projet de loi rend dorénavant impossible de pratiquer le métier de chauffeur de taxi. Le projet de loi 17 enlève toutes les exigences pour faire du transport de personnes. Tous les Québécois(es) qui possèdent un permis de conduire et une voiture pourront faire du taxi. Cela signifie que dorénavant «faire du taxi» ne sera plus un métier, mais deviendra plutôt une occupation occasionnelle et amateur que tout le monde et personne ne fait, comme passer le journal ou vendre des barres de chocolat. La prétention du gouvernement et d’Uber est que pour rendre le service plus professionnel, il faut le faire faire par des amateurs. Cette proposition contre-intuitive tient surtout du fait que les travailleurs d’Uber ne restent à l’emploi de la multinationale que quelques semaines ou quelques mois. Quand ils constatent que les coûts d’essence et d’entretien détruisent toute illusion de profit, ils abandonnent le métier. C’est pourquoi Uber a besoin de beaucoup d’amateurs, pour faire tourner son moulin à cheap labour 2.0. Avec la disparition du métier disparaissent aussi les services professionnels comme celui du transport adapté destiné aux personnes handicapées.

Troisièmement, alors qu’ils n’ont pas demandé d’être expropriés, le ministre leur offre seulement 59 % de la valeur de leur permis, dont la valeur est estimée par la Commission des transports à 1,3 milliard $. Ce rabais de 41 %, le ministre juge que c’est aux 22 000 familles du taxi de l’offrir, alors qu’elles n’ont fait que se conformer aux règles fixées par l’État. Le ministre demande particulièrement aux travailleurs âgés du taxi de renoncer à une retraite digne et de finir leurs jours dans la pauvreté et la précarité. Comment vous sentiriez-vous si on vous expropriait de votre maison pour le prix que vous l’avez payée en 1990?

Finalement, le point qui irrite le plus les taxis est le suivant : c’est à Uber à payer pour la déréglementation. Pas aux chauffeurs de taxi, pas aux clients des taxis et pas aux contribuables.

Bref, les taxis ne veulent pas que le gouvernement détruise leur industrie, ils veulent continuer à travailler. Si le gouvernement décide quand même de les exproprier, ils veulent être payés la juste valeur, 1,3 milliard $. Enfin, si le gouvernement décide de les exproprier pour une valeur juste, les taxis ne souhaitent pas que cette compensation provienne des contribuables, dont ils font eux-mêmes partie, ou des clients du taxi. Les taxis estiment que c’est à Uber et à ses clients de payer.

C’est pour toutes ces raisons que les taxis sont toujours en colère, malgré une offre objectivement importante. La décision du gouvernement offre un montant trop faible et refile la facture à la mauvaise personne, les contribuables et les clients du taxi, qui n’ont pas demandé qu’on détruise une industrie pour céder toute la place à une multinationale sans foi ni loi.

Michel Aboujaoudé, François Cyr, Abdallah Homsy, Wilson Jean-Paul et Serge Lebreux, représentants de l’industrie du taxi