Pourquoi je renonce

Lettre au ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette

Salut Gaétan! Après 38 ans, je te quitte. Normalement, je te vouvoierais. J’ai cette culture du respect, mais tu ne mérites pas mon «vous».

Comme dans un vieux couple, il y a eu des hauts et des bas. Dans le réseau de la santé, ce qui reste des «hauts», des bons coups, c’est l’engagement des gens. Tu sais, ces personnes, ces professionnels, que tu t’amuses à dénigrer sur ton petit ton méprisant devant les médias?

Les «bas» du réseau ne datent pas d’hier, c’est vrai. Mais c’est toi qui a achevé la démolition de notre maison. T’as juste oublié qu’il y avait du vrai monde dedans; des gens affaiblis et fragiles, qui vivent souvent le pire épisode de leur vie et qui pour toi ne sont que des chiffres et des statistiques avec un signe de dollars au bout. T’as oublié que les occupants de la maison ont besoin de soignants en état de s’en occuper. Tu ne mérites pas mon «vous».

Tes grandes idées, tes grandes réalisations, tes grands CISSS et CIUSSS, pffft! Rien de tout cela n’est possible sans tes soignants et tu nous as écartés de l’équation.

Entre les lunettes roses et incohérentes de l’Ordre professionnel des infirmières (OIIQ), tes exigences à l’emporte-pièce, les comités, les nouveaux formulaires, les coupures drastiques et le temps supplémentaire obligatoire, moi, je renonce. J’aurais pu ou dû rester encore un ou deux ans, mais je suis trop usée, t’as eu ma peau. Tu es le chef de guerre qui tue ses propres soldats.

L’autre soir, les patients ont bien failli passer sous la table; après 45 minutes, les cabarets n’étaient pas distribués, des patients allaient mal et personne d’autre ne pouvait s’en occuper. Ah oui! c’est vrai, t’as coupé notre préposé de soir! Un père a servi un beau gros verre de lait caillé à son tout-petit, ça arrive de temps en temps; les gens de la cuisine ont aussi été coupés ainsi que l’entretien ménager. Les produits dans notre frigo ne sont pas vérifiés. Une petite visite du MAPAC pourrait être intéressante, non? C’est d’un département de soins aigus en chirurgie, pédiatrie, médecine, pédopsychiatrie dont je parle ici.

J’ai vu, depuis 38 ans, la dégradation de ce qui, pour moi, aura été ma deuxième famille. Je sais que le défi a toujours été grand; soigner avec humanité, mais là, le mur se rapproche. Je sais que tu tires les ficelles, que tu manipules un tas de directions qui marchent au pas parce qu’ils ont peur à leurs fesses. Le regard hagard des cadres en dit beaucoup.

Moi, je choisis de te quitter le cœur léger pour moi-même, mais j’ai une grosse crainte pour mes jeunes collègues, pour mes patients aussi.

Tu ne mérites pas mon «vous».

Francine Parent, infirmière maintenant retraitée, Hôpital de Maria, CISSS Gaspésie