«L’âgisme au Québec ne date pas de la crise du coronavirus», écrit l'auteur de cette lettre d'opinion.
«L’âgisme au Québec ne date pas de la crise du coronavirus», écrit l'auteur de cette lettre d'opinion.

Pour une meilleure cohésion intergénérationnelle

Claude Simard
Claude Simard
Septuagénaire de Québec
POINT DE VUE / Quelques articles parus récemment ont fait état de certains comportements discriminatoires envers les aînés en cette période de pandémie.

L’âgisme au Québec ne date pas de la crise du coronavirus. Elle gangrène notre société depuis longtemps. Elle est sans doute la discrimination qui y est la plus répandue, mais elle passe inaperçue, car on n’en parle guère, sauf quand il s’agit de cas graves de négligence ou de maltraitance dont les médias s’empressent de faire leur fonds de commerce pendant quelques jours à peine.

Au Québec, quand on regarde le sort qui est réservé à la plupart des personnes âgées, force est de constater qu’elles sont ni plus ni moins exclues de la société. Après 70 ans, sinon avant, vous êtes relégué au rang de citoyen de seconde zone et vous ne disposez plus assez de crédit pour être écouté. Votre avenir se limite à finir vos jours dans des résidences où, coupé du reste des autres générations, vous languirez dans des maisons réglementées à l’atmosphère lourde et sinistre qui ressemblent le plus souvent à des hospices, voire à des mouroirs. 

Durant ma carrière de professeur à l’Université Laval, j’ai dirigé au doctorat des étudiants venant de l’Afrique subsaharienne. Ceux-ci s’étonnaient toujours de voir que nos aînés étaient à ce point marginalisés, eux qui venaient de pays où les vieillards sont vénérés pour avoir contribué au bien-être de leur famille et de la collectivité et sont consultés volontiers en raison de la sagesse que leur confère leur grande expérience de la vie.

L’âgisme tient à plusieurs causes. Il est d’abord entretenu par l’obsession de la beauté physique qui règne à notre époque. Les rides, les rondeurs, les troubles de la marche n’ont pas bonne presse. Au contraire, on cherche désespérément à conserver la vitalité de la jeunesse. 

Notre époque dédaigne ensuite le passé et n’hésite pas à le juger, même à le discréditer à l’aune des valeurs actuelles. Le révisionnisme historique fait des ravages partout en Occident, déboulonnant maintes statues de personnages jadis célèbres. Les personnes âgées n’échappent pas à cette défiance face au passé : dans l’imaginaire collectif, elles évoquent spontanément la décrépitude et la sénilité. 

Enfin, la hantise de la sécurité qui sclérose nos sociétés occidentales exacerbe les défaillances de la vieillesse au point où on nourrit à l’égard des aînés une inquiétude excessive quant aux accidents dont ils pourraient être victimes ou qu’ils pourraient causer à d’autres. Cette forme d’appréhension fait en sorte qu’on surprotège les personnes âgées au point de les infantiliser et de bafouer leur dignité. 

Comment rompre avec l’âgisme? Avant tout, il convient d’éviter la chasse aux sorcières. La tendance actuelle à la culpabilisation pour toutes sortes de causes a montré suffisamment sa nocivité. Le problème est en fait systémique, pour reprendre un mot à la mode : il concerne tout le monde, les jeunes comme les vieux, les citoyens ordinaires comme les représentants de l’État. 

Le principe de base à suivre est de renouer, comme c’était le cas dans les cultures traditionnelles, avec la mixité générationnelle au sein de notre société, c’est-à-dire de favoriser autant que possible toutes sortes d’interactions entre les personnes de différents âges. Il importe de réintégrer ainsi les personnes âgées dans le tissu social de manière à ce qu’elles y occupent leur juste place et qu’elles bénéficient d’un statut honorable.

Nous devons changer notre modèle d’hébergement de nos aînés et leur offrir plutôt toutes les ressources nécessaires pour les maintenir le plus longtemps possible chez eux, afin de leur garantir, comme pour tous les autres citoyens, un milieu de vie normal qui n’est pas soumis au vase-clos impersonnel des milieux institutionnalisés. 

Les personnes âgées sont appelées aussi à faire leur part. Le modèle gériatrique actuel les a habituées à compter sur l’État et à imaginer leur quotidien en fonction de services hôteliers ou hospitaliers. Leur maintien à la maison exigera au contraire qu’elles se prennent en main et que, si leur santé le permet, elles consacrent leur énergie à accomplir par elles-mêmes une bonne partie des tâches domestiques. Ma mère qui a 95 ans vit seule encore chez elle; elle fait sa cuisine et son ménage elle-même. Mais son autonomie ne dépend pas seulement de sa santé, qui a bien sûr décliné avec l’âge; elle vient aussi de sa volonté et de sa détermination. 

Je conclurai par une belle anecdote que les journaux ont rapportée la semaine dernière. Il s’agit de ce jeune garçon de 10 ans qui a écrit, en ce temps de pandémie, une lettre d’encouragement au premier ministre François Legault à laquelle celui-ci n’a pu s’empêcher de répondre malgré ses nombreuses occupations. La lettre est en effet très touchante et elle est écrite dans un français impeccable. L’enfant l’a rédigée avec l’aide de sa «grand-mamie» de 90 ans qui a pu communiquer électroniquement avec son arrière-petit-fils grâce aux «explications patientes» de celui-ci. Voilà un bel exemple qui montre la beauté et la richesse de l’entraide intergénérationnelle!