Compte tenu de son immense empreinte écologique, et de ses conséquences sur le bien-être et la santé humaine et animale, nous devons revoir le modèle industriel sur lequel est basé l’essentiel de la production alimentaire.
Compte tenu de son immense empreinte écologique, et de ses conséquences sur le bien-être et la santé humaine et animale, nous devons revoir le modèle industriel sur lequel est basé l’essentiel de la production alimentaire.

Pour une agriculture décarbonée: par où commencer?

Dominic Champagne et Anne-Céline Guyon
Dominic Champagne et Anne-Céline Guyon
Porte-paroles du Pacte pour la transition
POINT DE VUE / Compte tenu de son immense empreinte écologique, et de ses conséquences sur le bien-être et la santé humaine et animale, nous devons revoir le modèle industriel sur lequel est basé l’essentiel de la production alimentaire.

8e d’une série de 13 articles sur les «101 idées pour la relance»

Le secteur agricole dans son ensemble constitue le principal facteur causant le réchauffement climatique, contribuant pour une proportion bien supérieure aux statistiques officielles qui n’incluent que les émissions directes liées à l’élevage et aux cultures ni les émissions liées au gaspillage alimentaire. Changements dans l’affectation des terres, externalités en amont et en aval de la chaîne de production et/ou du territoire visée ne sont ainsi pas inclus dans le cumulatif du secteur agricole par les inventaires.  

Pourtant, les travaux de recherche et les avis scientifiques dont nous disposons démontrent que la fonction alimentaire de la production agricole pourrait être accomplie de façon tout aussi efficace, mais avec des impacts environnementaux nettement inférieurs. Non seulement il est possible de réduire les émissions de GES du secteur agricole, mais on pourrait même absorber plus de carbone que ce que les activités agricoles émettent, soit une contribution nette positive à la lutte aux changements climatiques. 

Sachant que l’impact environnemental d’un même aliment peut être cinquante fois plus important selon sa provenance et les manières dont il a été produit, transformé, emballé et transporté, le potentiel de réduction de l’empreinte écologique lié à ces pratiques est immense. Trois axes sont à privilégier :

Réduire la production et la consommation de viande

Il faut créer les incitatifs et orienter les programmes de soutien de façon à réduire la production et la consommation de viande, surtout celle provenant de grandes exploitations spécialisées éloignées du consommateur. On consomme déjà deux fois plus de viande que ce qui est recommandé pour être en bonne santé. Le consommateur doit être sensibilisé et prêt à payer un peu plus cher pour de la viande produite localement sur des entreprises diversifiées à dimensions humaines et selon un mode de production plus respectueux de l’écologie et du bien-être animal.

Réduire le gaspillage alimentaire

Plus du tiers des aliments produits mondialement ne sont jamais consommés, et encore plus au Canada, où plus de 58 % de la production est perdue entre le champ et la table. La réduction du gaspillage offre un immense potentiel de réduction des impacts environnementaux tout en contribuant à une plus grande justice sociale et ce, à très faible coût. En France, une loi impose déjà une plus grande récupération des invendus des grandes surfaces pour les banques alimentaires et autres alternatives comme la transformation. On devrait assurer le financement des banques alimentaires qui jouent un rôle essentiel autant en regard de la lutte contre la faim que dans la réduction du gaspillage. Tout comme au Danemark, on pourrait mieux coordonner les institutions publiques et les groupes de producteurs pour s’assurer qu’une majorité sinon la totalité des aliments servis dans les écoles et hôpitaux provienne d’entreprises locales certifiées bio.

Faire la transition vers un modèle agroécologique

Dans le secteur central de la production agricole, on doit encourager l’abandon graduel du modèle industriel traditionnel, très énergivore et fortement dépendant d’intrants chimiques, pour lui substituer le modèle agroécologique, intégrant les méthodes de l’agriculture biologique et régénérative comme l’agroforesterie, la permaculture, le semis direct, les sylvo-pâturages, les cultures de couverture et les rotations de cultures diversifiées. Ces méthodes sont parfaitement compatibles avec les objectifs de l’agriculture dite «durable» : objectifs économiques (rentabilité des exploitations), objectifs environnementaux (réduction des émissions de GES et séquestration du carbone), impératifs agronomiques (rendements et qualité des récoltes, santé du sol) autant que préoccupations sociétales (occupation du territoire, emplois décents, etc.). 

En particulier, les émissions de protoxyde d’azote (N2O), un GES 310 fois plus dommageable que le dioxyde de carbone (CO2) sur un horizon de 100 ans, sont importantes et largement sous-estimées dans les pratiques actuelles. Travailler moins le sol, favoriser l’aération du profil, raisonner la fertilisation azotée sont autant de moyens possibles avec l’agriculture biodégénérative. Celle-ci, en augmentant la teneur en matière organique et en améliorant la santé du sol, conduirait à un meilleur régime hydrique : meilleure capacité de rétention en eau utile en période de sécheresse et meilleure capacité d’infiltration lors d’intenses précipitations et crues printanières. 

Ces pratiques bénéfiques ne s’intégreront durablement qu’après avoir rendu plus accessibles des services-conseils agronomiques compétents et dégagés de tout intérêt lié à la vente d’intrants, par exemple en rehaussant le financement des Clubs-conseils en agroenvironnement (CCAE). Aussi, il faudra tôt ou tard cesser de supporter (programmes d’aide, écoconditionnalité effective, etc.) les pratiques agricoles polluantes. 

La crise du coronavirus a révélé la fragilité de notre système agroalimentaire dont l’autonomie n’est que d’environ 50 %. L’agriculture québécoise, reposant en partie sur la main-d’œuvre étrangère, est aussi trop dépendante de l’exportation d’une part substantielle de ses produits, et la consommation trop dépendante des importations. Il faut intensifier nos efforts pour développer une agriculture de proximité : cultures peu exigeantes en énergie, serres chauffées par la récupération de chaleur et distribution de produits en circuits courts, tarifs préférentiels d’électricité, marchés publics et consommation de proximité. 

Pour réaliser tous ces changements à une échelle suffisante, producteurs agricoles et consommateurs ont chacun leurs rôles à jouer, mais tout ne doit pas reposer sur leurs épaules. Nous avons besoin de politiques publiques fortes pour les aider à faire la transition vers un modèle agroalimentaire cohérent avec la protection de l’environnement, la production d’aliments sains et l’amélioration de la santé animale et humaine. Des politiques agroalimentaires courageuses doivent nous libérer des marchés mondiaux autant que de l’influence des multinationales. Nous disposons des ressources nécessaires pour mettre en œuvre cette transition dès maintenant, et cela pour notre plus grand bénéfice et celui de nos enfants.  

Anne-Céline Guyon est coordonnatrice du Pacte pour la transition et membre Des Universitaires