Une  image du documentaire Pour un seul de mes deux yeux, du cinéaste Avi Mograbi

Pour un seul de mes deux yeux

À force d'ensauvager les Palestiniens (plus de 700 kilomètres de mur de 20 pieds de haut, une colonisation du territoire qui n'en finit plus, des bombardements à répétition, des imprécations haineuses du prophète Josué récitées par coeur par les Juifs de l'extrême droite religieuse), Israël est devenu «une villa au milieu de la jungle», comme le disait dans le mépris, sans se rendre compte qu'il en était le responsable, le premier ministre israélien, Ehoud Barak.
Le cinéaste Avi Mograbi, tout Juif israélien qu'il soit, s'en rend compte, lui. Comme s'en rendent compte des centaines de soldats israéliens qui quittent le Tsahal, écoeurés de ce qui se passe.
Il y a 10 ans, après la deuxième intifada palestinienne, Mograbi a réalisé un film remarquable, Pour un seul de mes deux yeux, un film documentaire qui démontre, en quatre temps, en quatre séries d'images, et de façon parfaitement claire, que la politique criminelle d'Israël est en train d'acculer les Palestiniens au suicide collectif.
Nous voyons régulièrement, et tout au long du film, des points de contrôle (checkpoints). Il y en a une quarantaine le long du mur entourant Israël. Des Palestiniens, des hommes, des femmes, des familles, y sont bloqués, fouillés, questionnés comme des parias.
Mograbi apparaît à quelques reprises dans son film. Il est dans son bureau, et il parle au téléphone avec un ami palestinien qui n'en peut plus, qui est découragé de la misère de son peuple et qui n'a plus le goût de vivre. Mograbi tente désespérément de lui remonter le moral.
Les séquences les plus importantes du film se passent à Massada, l'antique forteresse qui surplombe la mer Morte. L'équipe de tournage explique avec force détails à des jeunes étudiants des écoles de Tel-Aviv et de Jérusalem, ce qui s'est passé là, il y a 2000 ans. Après la prise de Jérusalem et la destruction du Temple, le «petit reste» des Juifs s'est réfugié à Massada. L'armée romaine a assiégé la forteresse. Les assiégés, trois milliers de Juifs se sont suicidés, plutôt que de tomber vivants aux mains des Romains.
La dernière série d'images du documentaire de Mograbi concerne le mythe de Samson. Encore là, on nous raconte l'histoire:  Samson, trahi par Dalida, perd sa force et est fait prisonnier par les Philistins, qui lui crèvent les yeux. Samson est exhibé devant les Philistins réunis dans le palais de Gaza et qui le tournent en ridicule. Ses cheveux ont poussé et sa force lui est revenue. Il écarte à mains nues les colonnes du palais qui s'écroule sur lui et sur des milliers de Philistins. Samson meurt et s'écriant: «Pour un seul de mes deux yeux». Samson, le premier kamikaze de l'histoire, s'est suicidé à Gaza, et il a entraîné dans sa mort les ennemis d'Israël. «Attention!, tente de dire Mograbi aux jeunes Juifs. Les Palestiniens pourraient nous faire la même chose.
Nous, Canadiens-français du Québec et du ROC (Rest of Canada), qui vivons la colonisation depuis 150 ans, nous ne pouvons pas ne pas aimer Pour un seul de mes deux yeux et ne pas admirer l'honnêteté et le courage d'Avi Mograbi.
Paul Warren (qui a vécu 12 ans au Proche-Orient), Québec