Plutôt que d’utiliser la pierre conforme d’origine, soit le grès vert disponible sur la rive-sud de Québec, une pierre américaine sera utilisée pour la restauration de la Citadelle.

Pour le bien public, il faut faire confiance à l'expertise

Récemment, un dossier alliant plusieurs domaines d’expertises a fait surface dans les médias de la Capitale nationale. Le dossier en question concerne les travaux de restauration du Bastion du Roi, une section de la Citadelle de Québec située en haut du Cap-Diamant qui donne depuis deux siècles une image si pittoresque de la Ville de Québec. Le problème soulevé est plutôt que d’utiliser la pierre conforme d’origine, soit le grès vert de la Formation de Saint-Nicolas disponible sur la rive-sud de Québec, une pierre américaine sera utilisée pour la restauration de la Citadelle, bien qu’elle ne respecte pas les critères techniques de l’appel d’offres. Selon certains experts étant intervenus dans ce dossier, l’utilisation de la pierre finalement sélectionnée ne respecte pas les propriétés physiques demandées, cela pourrait même menacer l’intégrité du bâtiment. D’autres experts ont également clairement démontré que la pierre utilisée à l’origine est toujours disponible en quantité suffisante localement, sans nécessité de dépenser pour de coûteux frais de transports.

Ce dossier illustre encore une fois le manque de considération des décideurs face aux avis des experts et, de manière générale, le manque de respect pour l’expertise. Dans le cas présent, l’objectif de la restauration semble dénaturé par la décision finale qui va également à l’encontre de la protection des citoyens et du bien public. Quelle est l’utilité de faire travailler des architectes, des ingénieurs et des historiens pour préparer des devis de la meilleure qualité possible si la décision finale ne respecte pas les spécifications? Il y a malheureusement au Québec plusieurs histoires semblables. Cette fois-ci, c’est le non-respect d’avis d’experts dans le dossier de la Citadelle qui fait les manchettes, mais récemment des avis ont été ignorés dans des dossiers de gestion de la faune, de gestion d’infrastructure, d’urbanisme, de mobilité durable, de développement minier, de projets énergétiques ou de réforme électorale.

«Trop politique»

Sans entrer dans les détails, les scénarios sont toujours les mêmes, à savoir que l’avis des experts est bien intéressant, mais la décision finale se teinte soit de populisme électoraliste, soit d’un désir de statu quo pour éviter de vraiment prendre une décision. En fait, le travail des experts ne devient qu’un effort esthétique et la décision n’est que politique. Trop politique. Cette politisation trop grande des processus décisionnels a un coût et il est encore et toujours transféré aux générations futures.

Les gouvernements investissent pour créer de l’expertise à travers le réseau universitaire, ils investissent ensuite pour la maintenir à travers différentes mesures de politique publique et, finalement, ils la rendent accessible en investissant dans la diffusion de la connaissance de diverses manières. L’expertise est au service du bien public, peu importe qui la demande. Les autorités font appel aux experts pour donner de la substance à certains processus et s’assurer de prendre des décisions éclairées.

En conclusion, l’objectif de notre lettre est de rappeler aux décideurs de tous les niveaux que l’avis des experts est un investissement pour l’avenir et un allié majeur pour le succès d’un projet. Les avis d’experts ne peuvent se substituer aux décisions politiques, toutefois, il serait mal avisé d’utiliser seulement ceux jugés favorables aux intérêts des décideurs. Pour préserver et valoriser nos choix de société ainsi qu’assurer la pérennité des investissements publics, il faut accorder plus d’importance et de respect aux avis des experts consultés. En cas de doute, il ne faut pas craindre de questionner les expertises, mais il faut à tout prix cesser de les ignorer.

Jean-Sébastien Marcil, ingénieur géologique, M.Sc.

Robert Ledoux, professeur retraité du département de géologie et génie géologique de l’Université Laval

Josée Duchesne, ingénieur géologique, Ph.D. et professeur

Luc Massé, ingénieur géologique, M.Sc.

Christine Goulet, ingénieure en géotechnique, PhD et directrice scientifique exécutive

Michel Lessard, historien et professeur retraité de l’UQAM

Thomas Robert, ingénieur géologique, Ph.D.

Claude Bergeron, historien et conseiller en patrimoine

Félix-Antoine Comeau, géologue, M.Sc.

Paul Laroche, ingénieur géologique et géologue

Stephan Séjourné, géologue, Ph.D.

Michel Rheault, géologue, M.Sc

Michel Malo, ingénieur et géologue, PhD et professeur