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Gabriel Nadeau-Dubois
Gabriel Nadeau-Dubois

Pour en finir avec la McThérapie

Gabriel Nadeau-Dubois
Gabriel Nadeau-Dubois
Porte-parole de Québec solidaire et responsable en matière de Santé
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POINT DE VUE / Dans l’une des publicités gouvernementales sur la santé mentale, une femme souhaite à ses amis de prendre soin d’eux à la fin d’un appel Zoom et se rend compte qu’elle a besoin d’aide. Qui va prendre soin d’elle? La réponse de la publicité: elle-même, avec l’aide d’Allez mieux à ma façon, un «outil d’autogestion de la santé émotionnelle» qui nous invite à manger mieux, faire du sport et «diriger son attention sur le moment présent» (moi, j’ai adopté un chat). 

Le ministère de la Santé et des Services sociaux s’empresse bien sûr de souligner que ces «autosoins» ne remplacent pas les traitements conventionnels de santé mentale. Pourtant, dans énormément de cas, il n’a rien de mieux à offrir. 

La CAQ s’est fait élire sous la bannière du changement, mais en matière de santé mentale, sa stratégie est en droite ligne avec celle de leurs prédécesseurs libéraux. Le cœur de l’approche caquiste consiste en effet en l’accélération d’un programme controversé, initié par Gaétan Barrette: le Programme québécois pour les troubles mentaux (PQPTM). En toute cohérence avec les réformes dévastatrices de M. Barrette, ce programme s’appuie sur une logique d’optimisation industrielle des soins de santé mentale. 

Priorité aux autosoins virtuels, diminution du rôle des psychologues, imposition d’une seule approche psychologique et d’une limite de séances par « client »: au nom d’une approche dite «par étape» de la santé mentale, il vise en fait à repousser le plus loin possible et à encadrer le plus strictement possible le recours à la psychothérapie. Les psychologues du réseau public lui ont d’ailleurs donné un surnom: la « McThérapie », le fast-food de la santé mentale.

Or, tout le monde sait que la restauration rapide permet rarement de se refaire une santé. En Angleterre, où elle a été pleinement déployée, cette approche est vivement critiquée, seulement 10% à 20% des patients y ayant participé étant parvenus à une rémission durable. En Suède, après deux ans et 300 millions de dollars gaspillés, on l’a carrément abandonné. 

Il y a des gens que la McThérapie peut aider. Le ministre Carmant s’en sert pour cacher l’échec du réseau public à prendre en charge le nombre toujours plus grand de Québécois et de Québécoises qui souffrent de problèmes de santé mentale et qui attendent des services. Ce sont des jeunes, qui ont souffert de l’effondrement de l’économie des services et de l’isolement pédagogique. Ce sont des aînés, coupés de leur famille depuis près d’un an. Le ministre Carmant disait qu’ils étaient 16 000 en novembre. Un mois plus tard, en réponse à mes questions en chambre, il parlait plutôt de 18 300. Peu importe le chiffre, la Vérificatrice générale nous a avertis qu’il ne donne pas un portrait fiable. 

Quand on offre des applications et des appels de courtoisie à la place de vrais services, c’est facile de faire artificiellement baisser une liste d’attente. Il y a quelques jours, j’ai demandé à une intervenante bien au fait de la situation si les listes étaient bel et bien en train de baisser. Sa réponse dit tout: «C’est un mensonge. Comme d’habitude». 

Vers un plan de sortie de crise en santé mentale

Cette semaine auront lieu deux jours de consultation publique sur le plan d’action du gouvernement en santé mentale. De toutes les propositions que nous avons faites, celle-là a été retenue. J’espère que ce forum nous permettra d’avoir une discussion franche sur la gravité de la situation et de tracer, ensemble, un plan convaincant pour l’endiguer. 2021 sera l’année des plans de relance économique, mais il nous faut également un plan de sortie de crise en santé mentale. 

Si le ministre Carmant a encore besoin d’arguments, je l’invite à écouter ses collègues médecins. Cette fin de semaine, ils étaient près de 700 à se joindre à la Coalition des psychologues du réseau public québécois pour appeler la CAQ à freiner l’exode des psychologues du réseau public, déjà bien entamé sous les libéraux. Faute de services, ces médecins se retrouvent en première ligne. Ils veulent référer leurs patients à des professionnels, pas juste prescrire de la médication, et ils ont raison.

Les applications et les lignes téléphoniques, aussi ingénieuses soient-elles, ne vont jamais remplacer des humains formés pour nous aider. Il faudra donc embaucher massivement, respecter l’autonomie professionnelle de ceux qu’on embauche et se débarrasser des carcans managériaux de l’approche Barrette-Carmant, qui y font obstacle. Il faudra refinancer généreusement les groupes communautaires, dont l’apport en matière de santé mentale est systématiquement sous-estimé. 

La crise sanitaire et économique a jeté de l’huile sur des flammes qui crépitaient déjà. Nous sommes entrés en crise: une crise de la santé mentale. Pour éteindre l’incendie, aucun raccourci n’est possible. En 2021, l’accès aux soins en santé mentale doit devenir une priorité nationale au Québec.