Plus de questions que de réponses

En réaction au texte «Chercher à bien vivre sa mort» du journaliste Didier Fessou
En réaction au texte «Chercher à bien vivre sa mort» du journaliste Didier Fessou
Cher M. Fessou,
Je vous dis merci, ainsi qu'à la direction du journal Le Soleil, de maintenir ouverte la porte au dialogue sur l'important débat de société que représente l'euthanasie.
Votre récent texte «Chercher à bien vivre sa mort» soulève plus de questions qu'il n'apporte de réponses. On ne sait s'il découle d'une rencontre avec le philosophe Louis-André Richard ou d'un résumé sous forme de Q. et R. du livre Plaidoyer pour une mort digne qu'il a coécrit avec le directeur médical de la Maison Michel-Sarrazin. S'y trouvent plusieurs affirmations équivoques dont le choix des mots n'est pas toujours heureux.
D'entrée de jeu, M. Richard «bondit d'indignation» parce que seulement 15% des médecins ont participé aux sondages montrant que 78% d'entre eux se disaient «favorables à l'euthanasie en certaines circonstances» (À noter le discernement professionnel du «certaines circonstances»).
Un sondage qui rejoint 2000 personnes - comme le fut celui tant médiatisé CROP/La Presse en novembre 2010 sur l'euthanasie -, est considéré très significatif par les experts. Or cela équivaut à 0.003% des 6 millions de québécois susceptibles d'être contactés. Il devient important d'expliquer, au moins sommairement aux lecteurs, quelle règle statistique rend 0.003% significatif aux yeux des experts, alors que 15% de 16 000 médecins (plus de 3000) ne le serait pas à ceux de M. Richard.
Mais il y a plus important, puisque les guerres de chiffres sont généralement stériles. Boris Cyrulnik a écrit que l'évolution ne connait pas la marche arrière. Ainsi, une à une, les facultés de médecine remplacent le serment d'Hippocrate vieux de 2500 ans par un texte mieux approprié à la médecine du XXIe siècle. La donnée la plus significative des sondages auprès des médecins est que 70% des répondants généralistes se sont dits prêts à honorer une demande d'aide médicale à mourir si certaines circonstances le justifient. Cette nouvelle donne s'inscrit dans l'évolution de la médecine qu'on ne peut plus  ignorer.
L'expérience confirme «qu'on meurt souvent comme a vécu» dit M. Richard. Or, les généralisations qu'il fait de cette observation sont importunes. Comment peut-on affirmer des mourants, qui ont trop souffert au point de demander une aide à mourir, qu'ils «négligent la réflexion sur le sens de la vie et sa finalité»? Et si cela était vrai pour un ou une, comment généraliser aux autres ?  
Dans Un itinéraire, la psychanalyste Davy écrit: «Les vivants et les pré-morts ne peuvent communiquer; aucune frontière ne les relie; l'un et l'autre n'appartiennent pas au même temps».  Et dans Le courage d'être, l'immense théologien Tillich nous dit: «Elles sont plus nombreuses qu'on pense les personnes pour qui la notion du suicide ne s'adresse pas à ceux que la vie a vaincus mais à ceux qui ont triomphé de la vie et qui sont capables également de vivre et de mourir et de choisir librement entre les deux».
Et tant qu'à y être, du célèbre théologien catholique Hans Küng, dans La vie éternelle: «Pourrait-on envisager que la fin de la vie humaine soit, plus qu'on ne l'a pensé jusqu'ici, laissée à la responsabilité de l'homme par ce même Dieu qui ne veut pas que nous lui imputions  une responsabilité que nous pouvons et devons assumer nous-mêmes (je souligne).
Enfin, le «père» de la notion de souffrance, le Dr Eric Cassell, nous rappelle que «Seuls les patients savent combien terrible est leur souffrance». (Physician - Assisted  Dying, 2004, p.75)
Tous ces témoignages incitent à l'humilité tel que suggéré  par  le philosophe Wittgenstein dans son Tractatus: «Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence».
Sur la dignité
M. Richard, philosophe, dit: «...Ceux qui sont pour l'euthanasie préfèrent accorder à la dignité humaine une dimension  plus objective que subjective». Quelle lentille a inversé l'image?
Tout d'abord, personne n'est pour l'euthanasie, pas plus que les orthopédistes se disent pour l'amputation! Il s'agit d'être pour le patient, d'accepter de poser un geste difficile, quand il est justifié et que le malade en fait la demande ou y consent.
N'est-ce pas emprisonner la dignité dans le seul fait d'être un humain qui est objectif, délaissant la valeur de la personne elle-même, de son vécu total (passé, présent, futur) si essentiel au libre choix et si totalement subjectif? Une relecture de L'Homme révolté (Camus) s'impose. Le mourant qui n'en peut plus, c'est l'esclave dont le maître (la vie du malade) abuse. Jusque là, oui. Au-delà non! Il se révolte sachant qu'il sera tué, mais peu importe, l'indignité imposée est inacceptable. Le respect dû à sa personne est plus important que sa vie. C'est ce que le théologien Fuchs suggérait à Québec  en 1990: «Ce n'est pas la vie qui est sacrée, c'est la personne» (L'Actualité médicale, 14 sept.). On doit noter ici que le philosophe s'accorde une  liberté indue avec les mots. Quand il dit «L'euthanasie n'est pas un soin, c'est une volonté de tuer...», il erre gravement.
Les mots tuer, meurtre, assassinat, tous les dictionnaires en conviennent, c'est ôter la vie avec violence. De sa racine violare, notre mot viol nous le rappelle, il s'agit d'agir «contre la volonté de». Une aide médicale à mourir demandée ne peut donc jamais être qualifiée par un de ces mots. Le Conseil consultatif national d'éthique (CCNE) de France en convenait dans son Avis No. 63 (de janvier 2000) en ces termes: «La loi, qui considère l'euthanasie comme un meurtre ou un assassinat est extrêmement vertueuse et sévère. Elle est rarement appliquée, des euthanasies ont lieu et ne sont sans doute pas dans la majorité  des cas, le fait de meurtriers pervers».
Le sens des mots  importe. Marc Desmet, jésuite belge et médecin en soins palliatifs disait à Québec en octobre 2010: «L'euthanasie ce n'est pas tuer, c'est devancer par compassion, une mort dont la souffrance s'avère insupportable». Et il ajoutait «Le choix des mots aide à définir une éthique de l'accompagnement et des soins». Considérer comme des criminels les malades qui demandent qu'on écourte leur souffrance (qu'on ne sait soulager) et les médecins qui acceptent de les accompagner jusqu'au bout c'est vouloir imposer ses croyances ou son agenda sans égards aux valeurs les plus intimes et personnelles  de ces malades. Étrange accompagnement que celui-là.  Dre Cicely Saunders, la créatrice des soins palliatifs a écrit «qu'on ne doit jamais imposer ses croyances à quiconque, surtout pas à une personne qui compte sur nous». (The Management of Terminal Disease, p.4)
L'éthique nous fait un devoir de respecter l'autonomie des malades. L'Hon. JL. Baudouin l'énonce clairement dans son Rapport de synthèse: «Le premier devoir du médecin n'est pas de sauver la vie à tout prix mais de respecter la liberté de choix de son patient», en ajoutant en parlant de l'euthanasie demandée: «C'est la liberté retrouvée, la consécration de la gestion individualisée de la destinée humaine» (Ass'n Henri Capitant, Journées suisses, juin 2009).
L'utilité de la sédation terminale n'a plus à être démontrée. En faire la seule option pour les 5% des patients de la Maison Michel-Sarrazin, pour lesquels elle s'avère nécessaire (Mémoire devant  la Commission), revient à imposer l'agenda de la Maison et de l'État alors que le premier devoir du médecin est de respecter la liberté de choix des patients. En morale, affirma Eric Fuchs cité plus haut: «...toute règle doit pouvoir être violée dans des circonstances exceptionnelles». Monsieur le philosophe voudra bien vous expliquer de quelle liberté il s'agit - en dehors de ses croyances personnelles - quand on refuse d'offrir toute alternative.
Avec  mes salutations respectueuses,
Marcel Boisvert, MD
Beloeil