«Une administration publique compétente est d’une toute première importance pour une société démocratique. Malgré cela, nous tenons souvent un discours cynique et sévère envers les élus et le personnel de l’État», écrit Louis Borgeat.
«Une administration publique compétente est d’une toute première importance pour une société démocratique. Malgré cela, nous tenons souvent un discours cynique et sévère envers les élus et le personnel de l’État», écrit Louis Borgeat.

Plaidoyer pour une administration publique forte et respectée

POINT DE VUE / Lorsque l’ennemi traverse la frontière et déverse ses bombes, ce n’est plus le temps de lever une armée. C’est une telle évidence que tous les États ont constitué leur propre force militaire. Il en est de même pour l’Administration publique, le Civil Service, que les Anglo-saxons distinguent bien du service militaire. Chez nous, on n’utilise plus l’expression «Service civil», pour parler davantage de Fonction publique au sens strict (environ 65 000 personnes) et d’Administration publique dans un sens plus large (environ 500 000 personnes). 

Une armée pour la paix. L’Administration publique constitue en effet notre armée en temps de paix, celle qui agit pour la collectivité dans un contexte normal. Elle assure la prestation des services requis en matière de santé, d’éducation, de sécurité publique, etc. Elle distribue les prestations destinées à réduire les inégalités qui résultent des hasards de la vie, du chômage, de la maladie, etc. Elle accompagne et favorise le rôle d’autres entités essentielles de la collectivité, organismes sans but lucratif, entreprises privées, artistes, etc. 

Bref, c’est à elle que l’on confie à la fois ce qui résulte de notre État-providence, de notre État-accompagnateur et de notre État-entrepreneur, lesquels se manifestent dans une multitude de politiques publiques.

Mais sa fonction ne s’arrête pas là : elle doit aussi être en mesure de faire face aux crises qui nous affligent et qui, d’un coup, transcendent les services rendus au jour le jour. En effet, lorsque le malheur frappe, c’est tout naturellement vers nos institutions publiques qu’on se tourne pour faire face au danger. Qu’il s’agisse de graves accidents comme celui de Lac-Mégantic, d’événements naturels comme les crues printanières, d’alarmes sécuritaires ou de crises migratoires, l’Administration doit être prête à poser des diagnostics rapides et à intervenir en proposant des solutions aux autorités politiques responsables.

Ainsi, pour faire face à une crise sanitaire, comment peut-on imaginer pouvoir réagir si l’administration publique ne dispose pas déjà:

  • d’une équipe déjà en place : pour continuer avec l’analogie de l’invasion militaire, ce n’est plus le temps de recruter des experts en santé publique et des spécialistes en infectiologie ou épidémiologie. Le temps presse, il faut agir dans l’immédiat avec des ressources dont on dispose déjà;
  • d’un savoir accumulé et à jour : des crises sanitaires ont eu lieu à travers le monde à toutes époques. Un savoir scientifique et médical, ainsi qu’une expérience d’intervention découlent nécessairement de la gestion de ces crises et il est essentiel de pouvoir s’en inspirer;
  • de multiples protocoles d’intervention préétablis : le temps n’est pas à l’improvisation. Il faut avoir anticipé et mis en mode automatique le plus de dimensions possibles des actions à poser : cumul de l’information, partage des renseignements, coordination entre les niveaux d’intervention, détermination du niveau décisionnel, lignes de communication, etc. 

Bref, la gestion supérieure d’une telle crise est complexe et exigeante, encore plus qu’on ne peut l’imaginer. 

Une institution trop souvent malmenée

Une administration publique compétente est d’une toute première importance pour une société démocratique. Malgré cela, nous tenons souvent un discours cynique et sévère envers les élus et le personnel de l’État. Faisant cela, nous reléguons aux oubliettes les acquis socio-économiques de base (sécurité, santé publique, solidarité, etc.) dont nous disposons quotidiennement et que nous procure l’existence d’un État performant.

Ce préjugé ambiant encourage même nos élus à entretenir un discours perpétuel de réduction générale de la taille de l’État et de son personnel. Il semble que ce soit même un prérequis pour gagner la faveur populaire lors des élections…

Faisons preuve de plus de lucidité et de discernement. Quand rien ne va plus, c’est l’État que nous appelons immédiatement à prendre la relève pour remettre la maison en ordre. Gardons cet état de fait à l’esprit, maintenant et… après la crise, car ce n’est pas la dernière à laquelle nous sommes confrontés et à laquelle l’Administration aura à faire face pour conseiller ceux qui nous dirigent.

Louis Borgeat, administrateur d’État au gouvernement du Québec, il a terminé sa carrière comme président de l’Office de la protection du consommateur. Il a publié récemment Choisir l’administration publique ? 30 lettres pour une jeunesse sceptique…, aux Presses de l’Université du Québec.