Selon l’auteur de cette lettre d’opinion, tout payeur de taxes devrait pouvoir bénéficier des investissements gouvernementaux dans la préservation d’espèces menacées en ayant la possibilité de les observer dans leur habitat naturel à l’intérieur des limites de tolérance de ces espèces.

Plaidoyer pour un meilleur accès à la faune

La société nord-américaine a beaucoup évolué depuis une centaine d’années. À la fin du 19e siècle, la chasse commerciale de la sauvagine, pour la viande, et des échassiers, pour les plumes ornementales, à l’aide de cartouches dispersantes très efficaces, a causé une chute dramatique des populations d’oiseaux aquatiques. D’autres espèces étaient tirées à bout portant incluant les rapaces considérés comme des nuisances. Les tourtes d’Amérique, le grand pingouin et le courlis esquimau sont des espèces nord-américaines qui ont succombé en raison de l’avidité ou de la cupidité des hommes. Des aires humides et des berges naturelles ont disparu pour laisser place au développement immobilier ou l’agriculture. L’aire industrielle a contaminé la chaîne alimentaire et bousillé des habitats.

Au 20e siècle, les autorités nord-américaines ont donné un grand coup de barre en encadrant la chasse, en créant des réserves écologiques, en éliminant l’usage de pesticides bioaccumulables ou le déversement de substances toxiques, en interdisant les cartouches au plomb, en protégeant mieux les habitats, en recréant des zones humides, en réhabilitant des espèces animales. On doit cependant poursuivre ce virage vert. La perte d’habitat constitue maintenant la plus grande menace.

Au 21e siècle, la population milite pour un meilleur respect de l’environnement et de la vie animale et l’engouement des jeunes pour la chasse conventionnelle s’étiole comme neige au soleil. Grâce à la révolution numérique des techniques photographiques et la multiplication exponentielle de boîtiers, et même de téléphones intelligents, de plus en plus performants pour la prise de photos, la chasse photographique est peut-être en mesure d’offrir une solution de rechange.

Selon moi, la conservation de la nature à long terme doit passer par de sages politiques, mais aussi par une exploitation accrue de l’environnement à des fins de contemplation afin que plus de payeurs de taxes puissent avoir accès à ce trésor patrimonial et pour appuyer et diversifier le développement de l’économie régionale. Il faut donc créer encore plus d’emplois en région associés à cette thématique et mieux développer l’écotourisme. L’observation des baleines du golfe du St-Laurent accroît le sentiment d’appartenance des Québécois et la sensibilisation à leur conservation. Cette industrie touristique est si populaire que les croisiéristes doivent s’assurer de ne pas stresser ces mammifères marins.

Des visites guidées encadrées par la Sépaq pour l’observation des caribous des Grands-Jardins ou des monts Chic-Chocs seraient un atout pour la préservation de ces populations reliques dans la mesure évidemment où cette activité ne met pas en péril la survie de l’espèce. Les gestionnaires de la forêt Montmorency ont développé ce créneau pour les orignaux et les loups. Le Parc linéaire de la rivière Saint-Charles a été un excellent prétexte pour poursuivre la dépollution de ce cours d’eau et la naturalisation de ses berges propices au retour de la faune. Il faut maintenant offrir au grand public et aux touristes des services de pourvoirie axés sur l’observation des animaux sauvages.

Il faut privilégier un agrandissement des aires où la chasse est interdite. L’orignal de la vallée de la Jacques-Cartier, de la forêt Montmorency et des Grands-Jardins ou le cerf du parc Michel Chartrand de Longueuil, des Îles de Boucherville, de l’île Saint-Bernard ou du Marais Provancher permettent par exemple des rencontres inoubliables. J’ai vu et photographié le caribou du mont Albert il y a 40 ans et je m’en souviens encore. D’autant plus que j’avais perdu mon chemin, étant trop exalté par cette rencontre.

Prenons donc l’exemple du caribou du Québec, souvent médiatisé, qui est dans un état tellement précaire que les autorités gouvernementales ont décidé d’en restreindre fortement les prélèvements à partir de 2018, ce qui constitue une occasion en or pour les pourvoiries d’offrir aux touristes européens, avides de ces sensations nordiques, l’opportunité d’observer du caribou au nord du 50e parallèle. Plus près de chez nous, le caribou forestier de Charlevoix réimplanté en 1970 est peu nombreux, mais relativement peu farouche plus particulièrement durant le rassemblement d’octobre. De plus, son panache semble gigantesque en comparaison à toutes les autres régions du Québec.

Dans le grandiose parc de la Gaspésie, la possibilité d’observer la population relique de caribous montagnards est devenue un attrait incontournable depuis longtemps. L’absence de chasse permet aussi de jouir de la familiarité des orignaux de ce parc plus particulièrement depuis leur raréfaction dans la vallée de la Jacques-Cartier, en raison des changements climatiques et de la compétition accrue du chevreuil. Cette dernière espèce est d’ailleurs de plus en plus présente dans notre région. Le Marais Léon Provancher de Neuville, accessible en tout temps au public, est le meilleur endroit en fin d’hiver pour observer facilement de près cet élégant ongulé.

Ailleurs, il suffit de constater l’engouement des touristes qui affluent à Churchill, au Manitoba, en octobre pour observer ou photographier les ours polaires pour mieux saisir le potentiel de ce genre d’écotourisme. À Sheffield Mills en Nouvelle-Écosse, les fermiers locaux ont pris l’habitude de distribuer des restes de poulets aux pygargues à tête blanche en plein hiver depuis une vingtaine d’années de sorte qu’aujourd’hui une multitude photographes et de pygargues se donnent rendez-vous en janvier et février de chaque année.

L’exploitation d’un réservoir de rétention pour l’alimentation en eau potable de Victoriaville en pleine ville a permis aux oies blanches de venir s’y reposer en automne le soir venu à l’abri des chasseurs. Tout un spectacle de voir des milliers d’oies blanches décoller ou se poser sur ce plan d’eau. Aujourd’hui, il y a un festival de l’oie blanche et il faut être chanceux pour trouver un stationnement disponible. Plus près de chez nous, le Domaine de Maizerets et la baie de Beauport sont localisés dans une zone de migration stratégique qui ne cesse de nous offrir des surprises pour l’observation d’oiseaux rares. Le Cap-Tourmente est aussi fort riche en découvertes.

En bref, nous vivons une ère de changement de plus en plus respectueuse de la préservation de l’environnement dans la demande populaire pour l’accès aux richesses naturelles. La démocratisation de l’accès à ces ressources est non seulement contemporaine, mais aussi incontournable. La faune sauvage est certes au centre de cet engouement. Le développement économique doit en tenir compte sans dépendre exclusivement de la chasse ou de la pêche traditionnelle. Tout payeur de taxes devrait pouvoir bénéficier des investissements gouvernementaux dans la préservation d’espèces menacées en ayant la possibilité de les observer dans leur habitat naturel à l’intérieur des limites de tolérance de ces espèces. Le sentiment d’appartenance du patrimoine naturel, une accessibilité accrue et une meilleure connaissance du public ne peuvent que catalyser sa préservation.

Simon Théberge, chasseur photographique
Québec