Feuilles d'un orme malade

Plaidoyer pour la survie de nos ormes

La Ville de Québec est fière de son logo récemment créé «L’accent d’Amérique» et abandonne à son sort son arbre-emblème, l’orme d’Amérique. Il n’y a pas de rapprochement à faire ici, diront certains. Le sujet auquel nous nous adressons est quand même important et mérite l’attention de tous. Il s’agit de la menace de disparition d’une espèce végétale quasi institutionnalisée à Québec.

Jadis nobles, majestueux, pittoresques, rustiques, etc, nos ormes sont devenus une horreur à éliminer de notre paysage. Si beaux hier, ils sont devenus des pestiférés. Des spécialistes ont même déjà écrit qu’il était l’arbre idéal pour les villes et que les ormes «font le paysage». Comment en sommes-nous arrivés à une telle aberration? Qu’ont-ils (les ormes) fait pour être si honnis aujourd’hui et qu’avons-nous fait ou omis de faire à leur égard? Abordons et questionnons le pourquoi sous l’angle de la responsabilité publique.

La réponse est simple et navrante à la fois: nos ormes sont malades, de plus en plus malades semble-t-il. À Québec, peut-être plus qu’ailleurs, on les a pour ainsi dire abandonnés aux méchants insectes et champignons. La maladie hollandaise de l’orme (MHO), puisqu’il faut l’appeler par son nom, est apparue en Amérique, venant d’Europe, durant les années 1930 et peu de temps après s’est répandue au Québec et à Québec (milieu des années 1940). Le sujet de l’orme malade n’est donc pas nouveau. Il revient périodiquement dans l’actualité, chaque fois avec une sévérité accrue, mais nos autorités publiques refusent de reconnaître cette réalité gênante, cet échec de leurs trop timides et inefficaces actions antérieures et même actuelles. Attend-on que cette maladie atteigne un stade endémique, prélude à la disparition totale des ormes?

À Québec on se gargarise de la soi-disant efficacité d’un programme d’abattage des ormes, datant du début des années 1980 et encore considéré comme la seule solution, dixit le communiqué de la Ville du 26 juillet dernier. Les citoyens ne sont pas adéquatement informés et encore moins éclairés sur l’état et les perspectives d’avenir en regard de ce fléau appréhendé. Et ce ne sont pas les déclarations médiatiques qui répondront à leurs inquiétudes.

Nous sommes en 2018. Les citoyens sont en droit de connaître la situation actuelle la plus complète possible notamment sur la santé des ormes répartis sur l’ensemble du territoire de la Ville de Québec, en ce qui a trait à la MHO.  Pour se faire une bonne idée et pour amorcer une réflexion qui s’impose avant l’amorce d’une action concertée, les quelques statistiques suivantes sont nécessaires:

  • Nombre total d’ormes d’Amérique (territoire de la Ville de Québec)?
  • Nombre d’ormes infectés par la MHO?
  • Nombre d’ormes morts et abattus?
  • Nombre d’ormes traités (et de quelle façon)?
  • Combien la Ville consacre-t-elle annuellement à l’entretien des ormes et à son programme de protection et d’abattage?

Et si ces données étaient colligées et présentées pour couvrir un certain nombre d’années, avec leur répartition entre les terrains publics et les terrains privés, cela permettrait de connaître le taux et les lieux de prolifération de la MHO et de dégager un portrait stratégique, indispensable à l’élaboration d’une véritable politique et d’un programme pour y faire face efficacement.

Mais dénonçons d’abord un illogisme qui persiste au niveau de l’approche des autorités municipales À Québec, tous les ormes ne sont pas égaux... même devant la mort. En effet, les ormes malades dits «publics» sont abattus et nettoyés du paysage aux frais de la Ville, alors que ceux qui sont situés sur des terrains privés doivent obligatoirement être éliminés par les propriétaires fonciers et à leurs frais.

Orme public, orme privé?

La plupart des ormes sont apparus naturellement dans le paysage urbain (comme rural) et ont donc grandi un peu partout au grand plaisir des citoyens et des citoyennes.  Quelqu’un a décidé un jour de les affubler d’un statut public ou privé, probablement dans le cadre de l’élaboration d’une politique municipale visant davantage à minimiser les coûts budgétaires qu’à solutionner un grave problème de maladie végétale. En les obligeant à défrayer directement les coûts associés aux ormes malades sur leurs terrains résidentiels, les citoyens sont en quelque sorte accusés d’être les responsables de la MHO et de sa propagation. N’est-ce pas ridicule?

Soyons un peu plus précis. Les informations paraissant sur le site Internet de la Ville de Québec se limitent à décrire sommairement la MHO, à présenter des généralités sur le «programme de lutte», c’est-à-dire l’abattage, ainsi que les deux règlements concernant les obligations des citoyens, les procédures administratives pour obtenir les subventions et les amendes prévues. On y spécifie que « e coût réel admissible à une subvention ne peut dépasser 700$ par arbre abattu» et que «la subvention est égale à 50% du total des coûts admissibles, jusqu’à concurrence de 350$ par arbre abattu». Précaution ultime, on y ajoute que si les fonds budgétaires alloués sont épuisés, il n’y a pas de subventions.

Les citoyens bénéficient (sic) donc d’une subvention maximale de 350$ par orme abattu et éliminé, alors qu’il en coûte au moins quatre ou cinq fois ce montant pour une telle opération. C’est une véritable incitation à leur abattage clandestin avant et de peur qu’ils soient officiellement identifiés comme malades... Pendant ce temps et souvent à quelques mètres de distance, la Ville abat ses ormes publics, mais cette fois aux frais de l’ensemble des contribuables. Il faut reconnaître aujourd’hui que ce programme d’abattage mal conçu et mal appliqué est un échec total.

Cette pratique de deux poids deux mesures est sans fondement et totalement inéquitable.  Les insectes et les champignons qui causent et propagent la MHO s’attaquent indifféremment aux ormes privés et publics, qui poussent la plupart du temps à proximité les uns des autres. Bien malin qui peut dire lequel contamine l’autre... Le citoyen lésé pourrait-il accuser la Ville de la maladie ainsi transmissible de ses ormes et vice versa? Et pourtant la Ville continue d’appliquer  une telle distinction entre ormes publics et ormes privés dans le traitement et l’éradication de la MHO.

Notons ici que plusieurs provinces et villes canadiennes se sont donné des moyens semble-t-il plus efficaces pour lutter contre ce fléau de la MHO, avec de budgets, des programmes, des organismes de concertation et des actions citoyennes. Ainsi, des villes comme Calgary, Winnipeg, Charlottetown et Fredericton prennent à leur charge tous les frais de protection, de traitement et d’abattage (le cas échéant) des ormes sur leurs territoires. La Ville de Winnipeg administre un programme de gestion de la MHO qu comprend entre autres l’élimination des ormes morts ou malades situés tant sur les propriétés publiques que privées. Ces ormes sont aussi enlevés gratuitement par les ville de Fredericton, Charlottetown et autres. Pendant ce temps la ville de Québec veut surtout économiser et culpabilise ses citoyens.

La survie de nos ormes est une responsabilité publique. Ils ont pour ainsi dire droit de cité à Québec. Ils ont besoin d’un bien meilleur soutien de la Ville et d’une compréhension éclairée de la part de ses dirigeants. N’attendons pas la disparition de ce témoin de notre patrimoine naturel pour agir correctement.

Nous demandons :

  • Que la Ville de Québec crée et mandate immédiatement une groupe de travail sur la maladie hollandaise de l’orme pour (1) présenter un état complet de la situation et (2) pour formuler les recommandations appropriées;
  • Que le document de travail qui en résulterait soit mis à la disposition de la population et soit suivi de consultations publiques, afin d’en dégager les modalités et les priorités d’action.

Notre orme d’Amérique a grand besoin de toute notre attention et de tous les soins dus à une espèce végétale en voie de disparition, nous sommes tous concernés.

Henri-Paul Blanchard
Québec