«Dans une classe réelle, les échanges et les réactions sont directs. Les consignes obtiennent davantage de clarté», souligne l’auteur de cette lettre.
«Dans une classe réelle, les échanges et les réactions sont directs. Les consignes obtiennent davantage de clarté», souligne l’auteur de cette lettre.

Plaidoyer pour la classe réelle

POINT DE VUE / Je suis professeur de philosophie au cégep. Je viens d’apprendre que je dois me préparer à enseigner à distance pour la rentrée d’automne. Il ne me reste plus que quelques sessions à enseigner avant ma retraite.

Il est possible que je doive faire le deuil de la classe telle que je l’ai connue. L’enseignement à distance, hybride ou comodal, deviendra-t-il la nouvelle normalité? Ferai-je partie des derniers à avoir donné des cours uniquement en présentiel? La COVID-19 changera-t-elle définitivement l’enseignement? Avant que la classe traditionnelle ne soit plus qu’un souvenir appartenant à un monde ancien, j’aimerais me porter à sa défense.  

Dans une classe réelle, les échanges et les réactions sont directs. Les consignes obtiennent davantage de clarté. L’enseignant réagit immédiatement aux interrogations. Il peut ajuster et compléter sur le champ son discours. Il distribue encouragements et félicitations. Il interroge ses étudiants pour vérifier si les connaissances ont été bien acquises. Sa disponibilité est entière. Il peut y avoir des exposés oraux, des travaux d’équipe, des vidéos. L’apprentissage a lieu collectivement.  

La salle de classe résiste à l’éparpillement auquel nous nous heurtons à chaque instant. La classe discipline les étudiants et aussi les enseignants. Notre attention est requise dans une unité d’espace et de temps.

Bien sûr, des enseignants aiment se donner en spectacle et on est en droit de se demander si c’est nécessaire. D’autres sont anxieux. Des étudiants trouvent le temps long. Les uns et les autres doivent faire des efforts d’adaptation, de compréhension et d’ouverture.

Dans la classe, on vit ensemble des émotions. On peut discuter des actualités. S’indigner. Rire. Il y a la présence de personnalités. Des rencontres avec la diversité. La classe oblige à sortir de chez soi, à socialiser, à vivre la démocratie 

Dans une classe, le rôle du professeur ne se résume pas à incarner celui qui sait et qui déverse son savoir vers d’autres qui ne savent pas. S’il n’était que cela, une machine pourrait le remplacer. L’enseignant motive et est motivé.

Comme professeur de philosophie au cégep, j’essaie de susciter la réflexion, ramener à la surface nos intuitions et les questionner. Philosopher permet de jeter un regard neuf sur nos idées. Il s’agit d’une occasion rare de les penser par nous-mêmes. Qu’est-ce que le Bien? La Beauté? Le Juste? La Vérité? Qu’est-ce qu’un être humain? En quoi consiste le Bonheur? Est-il le but ultime de la vie? La vie a-t-elle seulement un but? La croyance religieuse a-t-elle quelque chose à nous enseigner? N’y a-t-il que la science qui détienne la vérité? Et qu’en est-il de l’art? Comment bien raisonner? Comment reconnaître les erreurs d’argumentation? Pourquoi est-ce important de prendre au sérieux les objections? Comment les philosophes éclairent-ils nos vies actuelles? Il n’y a rien de mieux que le dialogue direct pour permettre d’accoucher de ces pensées et les examiner.

Nous allons nous ajuster et nous accommoder tant bien que mal. Il y aura des ratés, mais nous allons faire de notre mieux. Ce serait dommage que cet état d’exception se transforme en état permanent.

J’aurais souhaité remettre en main propre les travaux de session à mes étudiants et les féliciter de vive voix. Je devrai me contenter d’un message électronique ou d’une petite vidéo dans laquelle je leur dirai : génération COVID-19, je vous souhaite un bon été et une bonne poursuite de vos études malgré ce moment historique qui aura bouleversé nos vies à jamais.