«Ma conviction que le temps d’écran est futile se nuance depuis le 13 mars 2020, date où le ton du confinement a été donné», écrit Alexandre Lepage, conseiller en formation et étudiant au doctorat en éducation à l’Université de Montréal.
«Ma conviction que le temps d’écran est futile se nuance depuis le 13 mars 2020, date où le ton du confinement a été donné», écrit Alexandre Lepage, conseiller en formation et étudiant au doctorat en éducation à l’Université de Montréal.

Peut-être que le temps d’écran est important, finalement

POINTS DE VUE / Depuis quelques années, je défends l’idée que le temps passé à utiliser des «écrans» dans une journée est un paramètre futile. Cela ne nous dit rien de ce qui est fait avec l’écran, c’est-à-dire comment ce temps est utilisé. Sur ce dernier point, je ne change pas d’idée : on peut utiliser un écran de façon très passive, pour visionner des vidéos qui ne nous transformeront guère, qui ne feront pas de nous une meilleure personne, on peut jouer à des jeux répétitifs pour passer le temps, on peut lire des nouvelles insolites pour le plaisir. Qu’on le fasse 30 minutes par jour ou 8 heures par jour, ces usages nous laissent passifs devant le numérique.

Par contre, à l’aide du numérique, on peut créer toutes sortes de choses : programmer, créer des vidéos, scénariser des histoires à l’aide d’outils de visualisation, écrire un roman ou bien participer à des communautés. Ces usages, beaucoup plus engageants, nous placent dans une position très active. Lorsqu’il est question de parler du temps d’écran, à l’école par exemple, il est beaucoup plus utile de viser des usages engageants comme ceux-ci, pour que chaque seconde passée derrière un écran soit profitable soit pour réaliser des apprentissages scolaires ou tout simplement, apprendre à socialiser avec les autres.
Bref, on ne peut pas considérer que le temps d’écran est un indice garant de la qualité de l’utilisation du numérique que l’on en fait. Pensons à ces journalistes qui utilisent leur ordinateur quotidiennement pour rechercher et communiquer, aux auteurs et autrices qui utilisent des traitements de textes pour entrer leurs brouillons, à nous tous et toutes qui depuis le début de la pandémie comptons beaucoup sur le numérique pour maintenir des liens sociaux (avez-vous déjà imaginé, une seconde, à quoi aurait ressemblé cette même pandémie en 1995 ?).

Ma conviction que le temps d’écran est futile se nuance depuis le 13 mars 2020, date où le ton du confinement a été donné. Depuis, des choses qui n’ont rien de similaire m’apparaissent identiques. Tout est pareil. Participer à un colloque? Derrière un écran, caméra et micro. Regarder une pièce de théâtre ? Derrière un écran. Une rencontre avec des collègues? Derrière un écran, caméra et micro. Un anniversaire ? Derrière un écran, caméra et micro. La fête des Mères? Derrière un écran, caméra et micro. Suivre un cours ? Vous avez deviné. Des événements qui n’ont rien en commun partagent désormais des modalités de diffusion et de communication identiques, chose que l’on ne prenait pas le temps de constater lorsqu’il était question de les vivre en présence (après tout, parler à quelqu’un, ça reste parler à quelqu’un). Par contre, comme c’est le cas en formation à distance, l’utilisation des technologies de l’information et de la communication implique toujours une grande préparation et, conséquence inévitable, une certaine rigidité. Mais pourquoi a-t-on l’impression que ces technologies, aussi sophistiquées soient-elles, ne seront jamais la même chose?

Au colloque, il manque les rencontres entre les ateliers, les kiosques des exposants, les retrouvailles de personnes que l’on a croisées l’année d’avant, le souper informel en soirée.

Au théâtre, il manque les bruits des spectateurs et spectatrices qui toussent (dans leur coude), la file à l’entrée où l’on croise un ancien collègue, la discussion sur la rue, sous la pluie, en retournant prendre le bus.

À la rencontre avec des collègues, il manque les prises de parole spontanées, les questions ou discussions chuchotées à l’oreille, et une bonne partie du langage non verbal.

À l’anniversaire ou à la fête des Mères, il manque la présence des autres que l’on peut serrer dans nos bras, tout simplement.

Au cours en ligne, il manque le bavassage entre étudiants et étudiantes, l’enseignant ou l’enseignante qui répond à une question attrapée au vol ou bien qui circule dans la classe pour savoir si tout va bien.
Ces choses, peut-être ne les avons-nous jamais évaluées à leur juste valeur. Peut-être devrions-nous cesser de les considérer comme des bénéfices marginaux. Peut-être sont-elles la véritable raison d’être des colloques, du théâtre, des rencontres, des anniversaires, de la fête des mères et des cours. Ces choses, elles font de nous des humains et non des machines.

Pour toutes ces raisons, oui, peut-être devrions-nous nous assurer que l’écran demeure une fenêtre et non une barrière. Peut-être que le temps d’écran est important à considérer, mais ce n’est certainement pas le seul et ça ne doit pas devenir un dogme limitatif qui empêche de faire des usages créatifs du numérique ou d’améliorer des expériences humaines.

Vaut-il la peine de préciser que cet argumentaire ne vise pas à militer pour un assouplissement des mesures sanitaires? Au contraire, continuons à profiter de ce temps d’arrêt pour chercher à mettre des mots sur ce qui est si différent quand tout est en ligne. Cela nous permettra, une fois que nous pourrons retrouver le contact humain, d’apprécier pleinement ces moments en face à face tout en se rappelant de ce que le numérique peut nous apporter.