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Perception dissonante du 1,5°C: un frein à la mobilisation climatique?

Patrick Provost
Professeur en médecine, Université Laval
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DES UNIVERSITAIRES / Une personne croisée dans la rue en pleine canicule l’été dernier, à qui je faisais remarquer que les changements climatiques contribuent sûrement à l’augmentation de leurs fréquence, durée et intensité, m’a répondu être bien contente qu’il fasse un peu plus chaud… Je demeurai bouche bée.

Évidemment, il est important de faire la distinction entre la météo, qui décrit les conditions de l'atmosphère sur une courte période de temps, et le climat, qui est la façon dont l'atmosphère «se comporte» sur des périodes relativement longues. La nature essentiellement temporelle de cette distinction peut échapper à certaines personnes, et biaiser leur perception. C’est ainsi qu’elles peuvent être étonnées et ne pas comprendre pourquoi les scientifiques s’alarment autant d’un réchauffement du climat (p. ex., une hausse globale de la température) de «seulement» 1,5°C.

Alors que certaines personnes tenteront de comprendre les explications données par les scientifiques, d’autres compareront cette hausse de température à leur propre échelle et l’interpréteront avec leurs propres sens et expériences; ils concluront alors qu’une température plus chaude de 1,5°C, une hausse qui peut être jugée minime, voire insignifiante, est tout simplement plus agréable, autant en été qu’en hiver.

Il est donc important de chercher à comprendre leur perception, et ce, de manière à mieux les rejoindre et les rallier à l’urgence climatique.

Une perception dissonante 

N’étant pas moi-même un spécialiste de la question, je tente néanmoins une explication: une perception dissonante du 1,5°C.

Au Québec, la température passe de -20°C en hiver à +20°C en été. Considérant les pointes de froids et de chaleurs extrêmes, auxquelles contribuent le facteur éolien et le taux d’humidité, nous ressentons durant l’année des écarts de température pouvant atteindre 80°C.

La météo et les températures sont changeantes, parfois même au cours d’une seule journée. Une température plus chaude ou plus froide de 1,5°C se fait à peine sentir, et n’influence pas notre façon de nous vêtir ou la tenue de nos activités. À une température de 20°C ou 21,5°C en été, ou de -10°C ou -11,5°C en hiver, la vie suit son cours normal et personne n’est en péril. Même une température corporelle plus élevée de 1,5°C se qualifie tout juste comme une fièvre. Alors, pourquoi tout ce branle-bas de combat pour 1,5°C?

Des nombres et des chiffres qui donnent le vertige

À l’ère des communications numériques et du sensationnalisme déployé par les médias pour capter notre attention, nous sommes plus que jamais bombardés de nombres et de chiffres, dont les ordres de grandeur sont parfois difficiles à concevoir à l’échelle humaine. Y compris, paradoxalement, en science. Serait-ce là une partie du problème de perception de l’urgence?

En astronomie, par exemple, l’unité de mesure des distances utilisée est l’année-lumière. La distance parcourue par la lumière en une année est de 9 460 730 472 581 kilomètres. Il est important d’être précis, car une seconde de plus et elle aura parcouru 299 792 km supplémentaires, soit 7 tours et demi de la Terre.

Le diamètre de notre galaxie, la Voie Lactée, mesure 150 000 à 200 000 années-lumière, et celui de l’Univers bien supérieur aux 14 000 000 000 d’années que la plus vieille lumière a pris pour arriver jusqu’à nous.

La masse de notre étoile, le Soleil, est estimée à 2 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 kg (un nombre de 31 chiffres, 2 × 1030 kg), et sa température de surface est d’environ 5 500°C. Sa région la plus chaude, curieusement, est la couche externe de son atmosphère, appelée couronne, qui peut atteindre la température inouïe de 20 000 000°C !

À l’inverse, la température du vide sidéral est très près de la température théorique la plus froide appelée zéro absolu (0 K, sur l’échelle Kelvin), qui correspond à -273,15°C.

Sur Terre, la population avoisine 7 800 000 000 personnes, et la faim tue chaque jour 25 000 personnes, soit l’équivalent de la ville de Magog. Et on en parle à peine.

Les dollars et la démesure

Dans le domaine de la finance, la dette du Canada s’élève aujourd’hui à plus de 1 000 000 000 000 de dollars, et augmente à raison de plus de 43 000 000 de dollars chaque heure.

Récemment, les médias ont rapporté que Elon Musk (Tesla) venait de dépasser Jeff Bezos (Amazon) comme étant l’homme le plus riche du monde, par quelques milliards, avec des avoirs estimés à 191 000 000 000 de dollars. Bill Gates arrive loin (?) derrière, au 3e rang, avec des avoirs de 132 000 000 000 de dollars.

Carey Price touche 10 500 000 de dollars par année, alors que la personne travaillant aux services essentiels au salaire minimum demeure au seuil de la pauvreté. Cette dernière devrait travailler pendant 375 ans pour gagner ce que Carey Price empoche pour garder les buts pendant une soixantaine de matchs.

La vie quotidienne

La vie quotidienne des gens plus modestes comporte aussi son lot de nombres et de chiffres.

Les numéros de téléphone sont composés de 10 chiffres, et les numéros civiques et les lignes d’autobus de 1 à 5 chiffres.

Chaque année, on parle de milliers de kilomètres parcourus en voiture ou en avion, plus souvent qu’à pied. Au cours de l’actuelle pandémie, nous avons vu le nombre de personnes infectées ou décédées varier de quelques dizaines à des niveaux alarmants de quelques milliers.

Nos paiements pour le logement, la voiture, l’électricité et la carte de crédit s’élèvent chacun à des centaines de dollars chaque mois de l’année – qui en compte 12 d’une trentaine de jours chacun.

En cette 2 022e année du calendrier moderne, la journée est toujours de 24 heures, chacune comptant 60 minutes de 60 secondes.

Quand il est question de nombres et de chiffres, nous sommes habitués à ces ordres de grandeur.

Une hausse banale?

Alors quoi de plus inoffensif que le nombre 1,5, qui est composé de la plus petite unité entière – le chiffre 1, de surcroît longiligne – suivi d’une moitié de lui-même, sur une échelle de mesure où l’eau gèle à 0°C et bout à 100°C?

Faut-il se surprendre que, parmi tous ces chiffres, une hausse globale de la température sur la Terre de 1,5°C puisse paraître, pour certains, banale et inoffensive?

Pourtant, comme nous l’a rappelé William E. Rees, la tangente actuelle qui nous mène, plus tôt qu’on ne le croit, vers un réchauffement de 4°C, abaissera la capacité d’accueil de la Terre à moins d'un milliard de personnes. Nous sommes actuellement 7,8 milliards.

Il serait donc important de mettre les choses en perspectives et de tenir compte de cette perception dissonante des chiffres dans les discours de mobilisation autour de l’urgence climatique.

Questions ou commentaires? 

Patrick Provost est coordonnateur du regroupement Des Universitaires