Dans ma pratique, j’ai souvent observé des travailleurs immigrants condamnés à rentrer dans leur pays, trompés par les fausse représentations d’employeurs sans scrupule qui les congédiaient peu de temps après leur embauche.

Pénurie de main-d’oeuvre ou d’argument?

L’économiste Gérard Bélanger de l'Université Laval publiait dans Le Soleil du 13 mars 2017 une réflexion sur le faible pouvoir d’attraction des villes de Québec et de Montréal face au reste du Canada pour expliquer qu’un taux de chômage faible tend à signifier qu’il y a peu d’emplois rémunérateurs à Québec tandis que Montréal se fait damer le pion par Ottawa et Toronto sur le même chapitre.

Le 26 juillet dernier, l’Institut économique de Montréal y allait aussi de statistiques intéressantes pour illustrer à nouveau le pouvoir d’attraction anémique de Montréal et de Québec pour les jeunes en soulignant la perte de 230 000 personnes de moins de 35 ans de 1981 à 2017.

Pendant ce temps, dans ma pratique professionnelle d’avocat spécialisé en droit de l’emploi en faveur des employés, je constate depuis quelques années et encore très récemment que les emplois occupés par de hauts salariés (entre 100 000 $ et 160 000 $ par année) sont purement et simplement abolis malgré le «plein emploi» et la «pénurie de main-d’œuvre» allégués, mots d’ordre dont les Chambres de commerce et le Conseil du Patronat nous abreuvent à chaque semaine.

Je constate également que des professionnels d’expérience dans des secteurs dynamiques gagnant 140 000 $ par année sont brutalement évincés par un candidat externe prêt à travailler à 90 00 $ par année pour se faire les dents. Paradoxalement, ces réorganisations à rabais dans les grandes entreprises sont même copiées par des organismes publics de promotion économique subventionnés à 100 % par l’État. Il s’agit d’un exemple éloquent où les bottines peinent à suivre les babines.

Autre facteur visant à relativiser les cassandres de la «pénurie de main-d’œuvre» : les clauses de non-concurrence d’une durée de 1 à 2 ans imposées par les employeurs et qui visent à empêcher la mobilité des professionnels et des scientifiques en les privant de leur liberté de travailler une fois sans emploi. La Californie, cet étalon du progrès technologique et de la créativité, a interdit les clauses de non-concurrence dans les contrats d’emplois pour lutter précisément contre la pénurie de main-d’œuvre.

Dans ma pratique, j’ai même constaté que des employeurs avides de main-d’œuvre à bon marché exigeaient de telles clauses de non-concurrences à des… étudiants universitaires en stage de formation sous-rémunérés. Le gouvernement libéral, par sa réforme ratée de la Loi sur les normes du travail, a manqué une belle occasion d’écouter les critiques qui suggéraient d’interdire de telles clauses qui accentuent la pénurie de main-d’œuvre.

C’est aussi sans compter sur les résistances profondes des entreprises constatées par le sondage récent de la Banque de développement du Canada envers l’embauche de personnes issues de l’immigration (5 septembre 2018). Dans ma pratique, j’ai souvent observé des travailleurs immigrants condamnés à rentrer dans leur pays, trompés par les fausse représentations d’employeurs sans scrupule qui les congédiaient peu de temps après leur embauche. Cela laisse des traces à l’étranger.

Malgré les 15 ans de pouvoir du parti libéral de Philippe Couillard, ce gouvernement aura été incapable et incompétent à anticiper ce phénomène et à contenir cet exode des talents, en se désolant en pleine campagne électorale d’observer la fermeture partielle d’un Subway ou d’un McDo à Val-d’Or.

Il ne faut pourtant pas se surprendre que travailler au salaire minimum à raison de 10 heures par semaine non garanties sur des horaires variables soit peu alléchant pour quiconque, toute origine confondue. Évidemment, le gouvernement Couillard aura plutôt préféré soutenir la dictature des médecins et leur corporatisme détestable au lieu d’investir dans la formation et dans la productivité des entreprises.

Et je passe presque sous silence ce sabotage du développement international alors que nos politiques délétères de recrutement d’étudiants étrangers pillent les cerveaux des pays démunis venus apprendre au Québec pour mieux outiller leur pays.

En définitive, ce faux enjeu de la pénurie de la main-d’œuvre vise à occulter le véritable objectif poursuivi par le gouvernement libéral : faciliter la création d’un bassin de main-d’œuvre à bon marché pour mieux s’ajuster à la compétition de ces «modèles» de développement économique et démocratique que sont devenus la Chine et ses satellites dociles. Pour paraphraser l’adage : si le taux de chômage est bas au Québec, c’est parce qu’il n’y a pas d’ouvrage.

Le reste, vous l’aurez compris, ne sert qu’à agiter l’épouvantail électoraliste de l’instabilité comme sait si bien le faire Trump pour se rendre indispensable.

François Leduc, avocat spécialisé en droit du travail, président de 1994 à 2001 de l’organisme d’intégration des immigrants SOIT