Des sondages effectués par la Croix-Rouge démontrent que l'opinion publique accepte davantage la torture aujourd'hui qu'à la fin du siècle dernier.

Pensons aux victimes de la torture

Le 26 juin a été déclaré Journée internationale pour le soutien aux victimes de la torture par les Nations Unies. Cette date invite à réfléchir à un phénomène inquiétant : une tolérance croissante de l'opinion publique à l'égard de la torture. De mal absolu qu'elle était, la torture est devenue justifiable par réalisme, malgré la répugnance que ces actes inspirent.
Des sondages mondiaux faits par la Croix-Rouge en 1999 et en 2013 montrent que 66 % des gens désapprouvaient le recours à la torture à la fin du siècle dernier, alors qu'ils n'étaient plus que 48 % à s'y opposer en 2013. Nous devons être attentifs à cette tolérance qui s'étend dans le monde et gagne les pays dits «démocratiques», notre pays n'étant pas à l'abri d'une telle dérive. 
Il y a 30 ans, les Nations unies adoptaient une convention contre la torture. Pour la première fois, le rejet absolu de la torture est affirmé. Cette interdiction repose sur deux certitudes centrales : le caractère inconditionnel de la dignité humaine et celui de l'inviolabilité du corps et de l'esprit. Ces principes seront transcrits dans l'article 2 de la Convention, selon lequel «aucune circonstance exceptionnelle, quelle qu'elle soit, qu'il s'agisse de l'état de guerre ou de menace de guerre, d'instabilité politique intérieure ou de tout autre état d'exception, ne peut être invoquée pour justifier la torture».
Alors, comment et pourquoi nos convictions ont-elles pu s'effilocher? La torture fait l'objet de controverses dans les plus hautes instances politiques. Un exemple récent et proche a été donné par les États-Unis lors des débats au Sénat sur les pratiques d'interrogatoire. Et le président Donald Trump s'est aussi appuyé sur leur prétendue efficacité pour justifier le recours à la torture. 
Le scénario bien connu dit de la bombe à retardement réussit à convaincre plusieurs personnes, y compris dans nos démocraties. Il nous place devant ce terrible dilemme : il y a un risque d'attentat auquel supposément seul le recours à la torture d'un individu permettrait d'obtenir les informations vitales pour éviter le drame. Dans cette présentation, l'efficacité de la torture est donnée comme certaine, donc non discutable. Ce scénario repose sur plusieurs autres présupposés hypothétiquement rassemblés pour une même situation : une menace connue, une attaque imminente, meurtrière, la personne arrêtée en est le présumé auteur, elle seule possède les informations utiles, etc.
La perversité d'un tel scénario, imaginé mais jamais rencontré, conduit, sur la base d'un calcul des conséquences, à considérer la torture non seulement comme acceptable par défaut, mais comme moralement défendable au nom de la protection du plus grand nombre de personnes.
Pourtant, l'hypothèse de la fiabilité des renseignements obtenus sous la torture a été largement démentie, remise en question même par de hauts responsables militaires ou de services de renseignements, et cela, dans plusieurs pays. Toute personne connaissant les effets de la torture sait que la personne torturée, si elle parle, dira ce qui est attendu d'elle ou n'importe quoi pour que cesse ses souffrances. La Commission du Sénat américain arrive à cette même conclusion, constatant qu'aucun interrogatoire renforcé n'a donné des résultats utiles, soulignant de plus que des aveux ont été faits par des détenus en dehors du recours à la torture.
Cette situation de banalisation silencieuse de la torture nous interroge toutes et tous. La torture a des causes profondes plongeant dans le refus de reconnaître la dignité absolue de tout être humain, dans l'acceptation de son utilisation au service de quelque intérêt économique et individuel, de quelque projet politique ou encore de croisade religieuse. 
La torture dégrade la victime au plus profond de son être, elle la place au rang d'objet, détruit chez elle tous ses repères, ses croyances, elle l'isole du reste de l'humanité. «Tu es seul et oublié, qui se souvient encore de toi?» disent les bourreaux à leurs victimes.
Il nous faut dire et redire que la torture est l'une des pires atteintes à la dignité humaine. Car c'est bien dans cet oubli que naissent l'indifférence, puis la tolérance à son usage. C'est aussi de la méconnaissance de ce phénomène que surgit l'impossibilité de le critiquer et de le combattre dans toutes circonstances, sous tous les cieux et pour tous. C'est encore dans l'oubli de la longue histoire de son refus qu'elle en arrive à être justifiée et que s'émousse notre résistance.
La capacité à résister s'épuise encore devant l'actualité, les nombreuses remises en cause et défaites des droits de la personne, et pas seulement dans les pays au régime autoritaire et dictatorial, d'où le rôle primordial des lieux de vigilance, des lieux de résistance, des lieux pour réinventer le refus.
Catherine Malécot, vice-présidente, Action des chrétien-nes pour l'abolition de la torture (ACAT) Canada