La maison Jobin-Bédard sur la rue du Maine à Charlesbourg construite entre 1770 et 1826 maintenant et avant l’urbanisation des années 60.

Patrimoine bâti: Il y a péril en la demeure

Depuis quelques mois - on pourrait même dire chaque semaine - nous assistons impuissants à Québec et un peu partout au Québec à la disparition pathétique de bâtiments pourtant reconnus pour leur valeur patrimoniale, architecturale ou historique. Nous le vivons actuellement dans l’arrondissement de Charlesbourg à Québec avec la menace de démolition qui plane sur la maison Jobin-Bédard ou Marcil, un bâtiment construit entre 1770 et 1826 et qui est associé au passé agricole et à plusieurs familles pionnières: les familles Jobin, Bédard et Villeneuve.

Cette belle résidence, pourtant reconnue de valeur supérieure dans l’inventaire des bâtiments patrimoniaux de la Ville, a aussi abrité pendant plusieurs décennies le peintre Georges Marcil dont les œuvres font partie de plusieurs collections privées au Canada et dans le monde ainsi que sa conjointe Eileen Reid Marcil, une historienne émérite qui a mené des recherches importantes et publié plusieurs livres sur l’histoire de la construction navale à Québec, une activité très importante pendant toute la première moitié du XIXe siècle.

Mais outre ce cas urgent, il faut aussi évoquer ceux de la maison Boileau à Chambly, de la maison Déry sur la rue du Vignoble à Charlesbourg démolie en 2017, à l’église Saint-Cœur-de-Marie en Haute-Ville de Québec démolie en octobre 2019 et, plus récemment, à la maison Pasquier dans l’arrondissement de la Haute-Saint-Charles démolie en septembre 2019 ou encore à la villa Livernois sur le boulevard Masson incendiée en octobre dernier.

Cette vague de démolitions risque fort d’emporter d’autres précieux témoins du passé comme la maison Pollack sur la Grande Allée. Même constat aussi pour la maison Villeneuve à Charlesbourg. Cette dernière, construite en 1898 et implantée dans l’ancien Charlesbourg-Ouest, a le malheur d’être située dans le périmètre du site proposé pour accueillir la nouvelle centrale de police de la Ville de Québec. Mais, arrêtons ici une énumération qui s’apparente davantage à une chronique nécrologique, car la liste est déjà trop longue.

Mais comment expliquer une semblable hécatombe alors qu’une nouvelle Loi du patrimoine culturel du Québec a pourtant été adoptée il y a à peine sept ans? Comment se fait-il que l’écosystème du patrimoine bâti soit aujourd’hui encore plus fragilisé qu’il ne l’était du temps de l’ancienne Loi sur les biens culturels?

La nouvelle loi et ses lacunes d’application

La Loi sur le patrimoine culturel du Québec a été adoptée en 2011. Elle a remplacé l’ancienne Loi sur les biens culturels du Québec adoptée en 1972. Le milieu patrimonial avait souhaité son remplacement compte tenu des nouvelles tendances apparues dans le domaine du patrimoine et du contexte changeant des quarante dernières années. Si, antérieurement, la notion de patrimoine se résumait presque essentiellement au bâti, la nouvelle loi propose un élargissement de cette notion pour inclure dorénavant les paysages culturels patrimoniaux, les personnages, les événements, le patrimoine immatériel et les lieux historiques.

La maison Pasquier construite vers 1698 et démolie en septembre 2019.

Alors que l’ancienne loi se voulait plus restrictive et assortie de contrôles plus sentis de la part des autorités gouvernementales, la nouvelle loi se veut plus ouverte en déléguant même des responsabilités aux citoyens et en confiant un rôle plus important aux municipalités. Il est à noter que ces dernières avaient déjà acquis plus de pouvoir à partir de 1985 avec l’addition d’un chapitre dans la loi par lequel elles étaient désormais habilitées à citer un monument historique et à constituer un site patrimonial.

Bien que souhaitable en principe, cette ouverture ne cachait-elle pas plutôt un manque criant de ressources dédiées au patrimoine de la part du ministère de la Culture et des Communications? En déléguant davantage de responsabilités aux municipalités, le Ministère n’a-t-il pas plutôt pelleté la problématique du sous-financement de la conservation du patrimoine aux municipalités? Ce niveau de gouvernement est certes proche des préoccupations des citoyens. Par contre, les municipalités ne possèdent souvent pas l’expertise adéquate pour bien évaluer et mettre en valeur leur patrimoine. Le Ministère a confié aux municipalités le pouvoir de citation sans l’assortir de moyens financiers adéquats. De telle sorte que ce pouvoir n’est dans la pratique pas utilisé, car trop restreignant ou engageant. En outre, les élus municipaux sont bien souvent coincés entre l’arbre et l’écorce, entre les citoyens et les promoteurs, quand vient le temps de sauver ou non un témoin du passé.

La Loi du patrimoine culturel du Québec de 2012 embrasse large, mais son application s’avère défaillante. En confiant un rôle plus grand aux municipalités, le ministère de la Culture s’est trop rapidement départi de son rôle de contrôle et de son expertise, laissant libre cours à son nouveau partenaire. Certains ont même parlé à l’époque de délestage. Il est clair que si le gouvernement n’avait pas créé les arrondissements historiques dans les années 60, il est loin d’être certain que nous aurions encore dans la région de la Capitale-nationale des lieux chargés d’histoire bien conservés comme ceux du Vieux-Québec, de Sillery, de Beauport, de l’Île d’Orléans et du Trait-Carré de Charlesbourg. Rappelons que ces arrondissements historiques, qui ont été rebaptisés sites du patrimoine dans la nouvelle loi, ont tous été créés afin de sauver des entités entières qui risquaient à cette époque de disparaître ou d’être dénaturées à cause de la négligence des propriétaires, par la pression exercée par l’urbanisation et les changements souhaités par les promoteurs et les autorités municipales elles-mêmes.

Rebâtir l’écosystème patrimonial

Malgré les bonnes intentions qui ont prévalu au moment de l’adoption de la Loi sur le patrimoine culturel du Québec, force est de constater que le rôle central délégué aux municipalités ne donne pas les résultats escomptés. On le constate avec encore plus d’acuité actuellement. Certes, quelques grandes villes comme Québec, Montréal et Trois-Rivières se sont dotées d’équipes et de professionnels capables de bien gérer leur patrimoine, et encore … Mais la très grande majorité des villes et villages du Québec ne possèdent pas ou ne peuvent pas se doter des ressources capables de bien encadrer la protection de leur patrimoine bâti. De même, les citoyens comme les municipalités ne peuvent plus compter sur l’expertise du Ministère pour appuyer leurs efforts de sauvegarde ou de conservation. Les équipes d’experts qui œuvraient au sein du ministère de la Culture ont été démantelées et on fait place à des chargés de projets de moins en moins nombreux.

Devant les ratés que l’on peut observer ici et là au Québec, il est devenu urgent que la sauvegarde du patrimoine nécessite un sérieux coup de barre et qu’il faille songer à rebâtir l’écosystème patrimonial. Au fil des ans, plusieurs propositions ont pourtant été formulées par les organismes d’histoire et de patrimoine ainsi que par les citoyens.

Une aide plus généreuse aux propriétaires de bâtiments anciens

Les propriétaires de biens patrimoniaux sont les premiers concernés par la conservation. Ils devraient pouvoir compter sur des programmes de subventions plus généreux pour les inciter à sauvegarder et entretenir leurs propriétés. Pourtant, les programmes actuels et les mesures de contrôle découragent plutôt les initiatives au lieu de les soutenir. Les subventions offertes couvrent habituellement autour de 25% des frais encourus; ce qui est plutôt mince quand on doit refaire une toiture à la canadienne ou changer des portes et fenêtres de facture artisanale en bois. En fait, les propriétaires devraient pouvoir compter sur un programme spécifique et permanent de type Rénovert qui accorderait, en plus des subventions offertes, une exemption fiscale propre à la sauvegarde du patrimoine bâti. De même, l’évaluation municipale devrait soutenir les efforts de rénovation ou de restauration en ne surtaxant pas la valeur d’une propriété une fois des travaux effectués sur des biens patrimoniaux.

Revoir le rôle et l’expertise du ministère de la Culture

Afin que la conservation du patrimoine ne reste pas un vœu pieux, le ministère de la Culture devrait se redonner une expertise solide, pluridisciplinaire et en nombre suffisant afin de contrebalancer des orientations ou décisions malheureuses prises actuellement par certains propriétaires et plusieurs municipalités, que ce soit par méconnaissance ou volontairement. Nous l’avons dit précédemment, les élus municipaux sont souvent coincés entre les désirs des citoyens et ceux des promoteurs quant à la conservation ou non d’un élément de patrimoine local. Une expertise externe et neutre du Ministère peut faire la différence.

Le Ministère devrait aussi réaffirmer son autorité en appliquant les mesures d’exception prévues dans la loi quand des situations urgentes se produisent comme il l’a fait dernièrement pour le monastère des Dominicaines de Berthierville ou encore pour le Château Beauce à Sainte-Marie. Dans le cas de la maison Jobin-Bédard ou Marcil, la ministre de la Culture et des Communications vient d’agir promptement en invoquant le Régime d’ordonnance inscrit dans la Loi à l’article 76 pour imposer un délai de 30 jours afin d’éviter la démolition de cette maison le temps qu’une étude plus approfondie soit réalisée. On verra dans trente jours ce qui en résultera. Et le Ministère devrait aussi appliquer la loi dans toute sa rigueur devant des cas patents de propriétaires qui laissent se détériorer un bien patrimonial en attendant qu’il s’affaisse de lui-même.

Un pouvoir de citation à revaloriser

Les municipalités ont obtenu le pouvoir de citer des biens patrimoniaux présentant un intérêt sur le plan local. Or, ces dernières n’utilisent pas ce pouvoir qui représente une charge financière assumée entièrement par elles. À cause de cette situation, plusieurs bâtiments d’intérêt local sont sacrifiés, car ils ne sont pas suffisamment cotés pour obtenir un statut de classement au niveau national tout en représentant une charge trop importante. Ils tombent dans un vide qui entraîne bien souvent leur perte. Il conviendrait donc que le pouvoir de citation soit davantage utilisé par les municipalités afin d’assurer la sauvegarde d’éléments de patrimoine significatifs sur le plan local.

Tout comme pour le Ministère, la loi permet aussi aux municipalités de recourir au Régime d’ordonnance pour protéger des biens qui n’ont pas de statut légal ou qui n’ont tout simplement jamais été étudiés pour en connaître la valeur. Les municipalités devraient avoir le courage politique d’utiliser cette procédure tout comme le recours à l’expropriation contre certains propriétaires négligents.

Une relève dans les métiers traditionnels

Comme les coûts de restauration sont trop souvent élevés à cause du manque de main-d’œuvre spécialisée dans le domaine du bâti traditionnel, les propriétaires de maisons anciennes devraient aussi pouvoir compter sur une plus grande disponibilité d’artisans et sur une relève formée adéquatement aux techniques anciennes. Actuellement, cette main-d’œuvre est vieillissante et en déclin. Et avec elle c’est tout un bagage de connaissances et de savoir-faire traditionnels qui risque de disparaître. Des programmes d’études devraient être offerts afin d’attirer une jeunesse en quête d’une formation plus pratique débouchant sur des emplois utiles dans nos communautés.

Un soutien adéquat aux sociétés d’histoire et de conservation

La sauvegarde du patrimoine local s’appuie presque essentiellement sur des sociétés d’histoire et de patrimoine ou des comités de sauvegarde sans grands moyens financiers qui comptent presque uniquement sur le bénévolat. Le renouvellement des connaissances et l’expertise locale reposent pourtant sur ces organismes. Ceux-ci devraient disposer de ressources financières adéquates pour mener à bien leurs recherches et assurer leur fonctionnement. Les sociétés d’histoire sont bien souvent la seule expertise disponible pour fournir des informations de première main et palier aux carences documentaires au niveau local. Leur rôle et leur expertise devraient être soutenus et revalorisés.

La sauvegarde des paysages culturels patrimoniaux

Au cours des dernières années, plusieurs municipalités ou MRC ont réalisé des inventaires. Dans bien des cas, ne sont retenus que les bâtiments ayant des cotes supérieures ou exceptionnelles, laissant la très grande majorité des bâtiments patrimoniaux orphelins de toute protection. Or, ces bâtiments de bonne valeur représentent pourtant l’essentiel de ce qui constitue le paysage culturel du Québec. Il conviendrait donc d’inclure dans la notion de paysages culturels patrimoniaux non seulement le paysage, mais aussi les enfilades de maisons anciennes qu’on retrouve au cœur d’un village et qui en dessinent le profil pour mieux en protéger l’intégrité.

Il y a urgence d’agir

En somme, afin de mieux assurer la sauvegarde du patrimoine bâti au bénéfice des générations futures, il importe que les instances gouvernementales et municipales s’acquittent correctement de leurs responsabilités, que les propriétaires de maisons patrimoniales bénéficient d’incitatifs réels favorisant l’entretien et la conservation de leurs propriétés, qu’une relève soit formée pour assurer la perpétuation des pratiques traditionnelles dans les métiers du bâtiment et que les organismes du patrimoine soient adéquatement soutenus dans leur volonté de renouvellement des connaissances et de mise en valeur de l’histoire et du patrimoine local. C’est ce qu’il me plaît de désigner comme l’écosystème patrimonial.

Mettre fin aux démolitions aveugles

Le cas de la maison Jobin-Bédard ou Marcil est un bel exemple de la problématique actuelle de la sauvegarde du patrimoine bâti au Québec. Il faut cesser les démolitions aveugles et replacer le patrimoine bâti au cœur des défis de la planification urbaine en considérant le patrimoine davantage comme une opportunité plutôt qu’une contrainte. Il en va de notre identité et de l’héritage qu’on se doit de protéger pour les prochaines générations. Osons poser la question suivante: est-ce que les projets de construction de remplacement sont égaux ou supérieurs au bâti traditionnel en place? Si ce n’est pas le cas, arrêtons de démolir des bâtiments qui représentent pourtant de bons exemples de développement durable ou du moins plus durable que l’architecture de la banalité qui nous est généralement proposée.


Marc-André Bluteau est également: Ancien historien de l’Art et de l’architecture à la Ville de Québec , ancien directeur général du Conseil des monuments et sites du Québec et cncien directeur de la revue Continuité (patrimoine)