Nous pouvons et nous devons faire mieux

Un événement impliquant une personne itinérante a récemment ramené le débat sur la désinstitutionalisation, la «désins». On a alors réentendu des propos chargés de préjugés à l'égard des personnes qui vivent avec la maladie mentale; certains ont même affirmé qu'il faudrait rouvrir les asiles et y remettre tous les malades mentaux et les itinérants. De tels propos reflètent une méconnaissance flagrante de ces deux réalités. Cependant, ils traduisent aussi le sentiment très juste que la situation actuelle est inacceptable. Le retour à l'asile n'est pas la solution; nous devons plutôt poursuivre les efforts en cours.
Un événement impliquant une personne itinérante a récemment ramené le débat sur la désinstitutionalisation, la «désins». On a alors réentendu des propos chargés de préjugés à l'égard des personnes qui vivent avec la maladie mentale; certains ont même affirmé qu'il faudrait rouvrir les asiles et y remettre tous les malades mentaux et les itinérants. De tels propos reflètent une méconnaissance flagrante de ces deux réalités. Cependant, ils traduisent aussi le sentiment très juste que la situation actuelle est inacceptable. Le retour à l'asile n'est pas la solution; nous devons plutôt poursuivre les efforts en cours.
Tout d'abord, la «désins» a, dans la grande majorité des cas, été bénéfique. Elle a permis à des milliers de personnes de regagner un niveau d'espoir, d'autonomie, de dignité et de pouvoir d'agir sur leur vie, ce qui était impossible en milieu asilaire. Les ressources offertes dans le réseau ont évolué. Dans les années '50, par exemple, plus de 6 000 patients habitaient Saint-Michel-Archange à Québec. De nos jours, moins de 150 personnes y sont hébergées à long terme et plus de 8 000 reçoivent des services dans la communauté. Prenons l'exemple de ce jeune homme dans la vingtaine, atteint de schizophrénie, qui vient d'obtenir son diplôme d'ingénieur. Il y a 40 ans, il aurait passé ses jours à se bercer en institution, rendant ce projet inatteignable. Loin d'être des exceptions, ces cas se voient maintenant par centaines. Il reste encore beaucoup de progrès à faire, mais les avancées réalisées depuis les débuts de la désinstitutionalisation sont impressionnantes.
L'itinérance est un phénomène en grande partie indépendant de cette évolution. Plusieurs facteurs l'ont aggravé au cours des dernières décennies: le retrait du financement fédéral de logements abordables, pendant que les loyers augmentaient rapidement; la précarité grandissante d'un grand nombre d'emplois, alors que les capacités et habiletés nécessaires pour maintenir un emploi bien rémunéré tendent à augmenter; et, sans doute, un ensemble complexe de changements sociaux qui ont fragilisé un plus grand nombre de personnes qu'auparavant. En fait, la maladie mentale est un facteur parmi plusieurs autres dans l'accroissement de l'itinérance, et la majorité des personnes en situation d'itinérance chronique n'ont pas une maladie mentale grave telle que la schizophrénie.
On ne peut forcer une personne vivant avec la maladie mentale à recevoir des soins et des services sans qu'elle n'y consente, à moins qu'elle ne présente un réel danger pour elle-même ou pour les autres. Il ne faut pas croire pour autant que ceux et celles que nous croisons dans la rue, dans les parcs ou dans les métros sont abandonnés. Des professionnels du réseau de la santé et des services sociaux et du réseau communautaire travaillent sans relâche à tisser des liens de confiance avec ces hommes et ces femmes. C'est le cas, notamment, des équipes itinérance et jeunes de la rue du CSSS Jeanne-Mance. Les infirmières et les intervenants sociaux qui y travaillent arpentent les rues de Montréal afin d'amener les personnes à accepter de recevoir les soins et les services dont ils ont grand besoin. Des programmes innovants comme des équipes de suivi intensif dans la communauté, de soutien au logement et à l'emploi et de premiers épisodes de psychose un peu partout dans la province, offrent un espoir qui n'était pas possible dans une culture asilaire.
Malgré tous ces efforts, nous pouvons et nous devons, en tant que société, faire mieux. Des initiatives, notamment à Montréal, démontrent que l'on peut aider des personnes en situation d'itinérance chronique à accéder sans délai à un logement permanent et à progresser avec le soutien d'intervenants formés et expérimentés. La stabilité ainsi acquise évite le recours aux refuges, réduit les hospitalisations, et fait en sorte que le coût social net d'une telle intervention est minime. L'Alliance canadienne pour mettre fin à l'itinérance précise des mesures complémentaires qui pourraient être mises en place pour réduire significativement le nombre de personnes en situation d'itinérance chronique, autant celles qui ont des maladies mentales graves que les autres.
Ayant une compréhension éclairée du problème et des solutions pour y pallier, nous jugeons important la poursuite des efforts déjà entamés, dans la perspective immédiate de rapidement diminuer, et d'éventuellement, mettre fin à l'itinérance chronique. Nous espérons que la nouvelle politique en itinérance que le gouvernement promet de bientôt dévoiler ira dans cette direction.
Jason Champagne, directeur des services généraux et programmes spécifiques, CSSS Jeanne-Mance
Mimi Israël, M.D., FRCPC, chef du département de psychiatrie, Institut universitaire en santé mentale Douglas
J. André Luyet, M.D., FRCPC, directeur des affaires médicales et cliniques, Institut universitaire en santé mentale de Montréal
Evens Villeneuve, M.D., chef du département régional de psychiatre, Institut universitaire en santé mentale de Québec