«Même si je n’ai jamais personnellement été victime de brutalité policière, dire que le racisme n’existe pas au Québec est un privilège que je n’ai pas», affirme Mame Penda Diouf, de Québec.
«Même si je n’ai jamais personnellement été victime de brutalité policière, dire que le racisme n’existe pas au Québec est un privilège que je n’ai pas», affirme Mame Penda Diouf, de Québec.

«Nous pouvons apprendre les uns des autres, nous enrichir, ensemble»

POINT DE VUE / Il n’y a pas un seul endroit sur cette planète où je ne suis pas une personne noire. 

Aujourd’hui, nous ne menons pas un combat contre les personnes blanches, nous menons un combat contre la suprématie blanche. La suprématie blanche est une idéologie fondée sur un système complexe de croyances sous-entendant la suprématie des valeurs culturelles et des normes des peuples d’origine européenne par rapport aux autres groupes humains. La suprématie blanche s’enracine dans l’histoire (pensons à la colonisation, à l’impérialisme, à l’esclavage, à la ségrégation raciale…) et dans les institutions (justice, éducation, santé, etc.) construites par ces nations.

Depuis plus de quatre siècles, les personnes noires sont victimisées par cette dite suprématie.

Depuis des siècles, les personnes autochtones sont victimisées par cette dite suprématie à travers les massacres, génocides, meurtres, kidnappings… 

Beaucoup d’autres civilisations détruites au nom de cette supposée suprématie blanche…

Même si je n’ai jamais personnellement été victime de brutalité policière, dire que le racisme n’existe pas au Québec est un privilège que je n’ai pas. La couleur de ma peau est la première chose que l’on voit en moi. Cette mélanine que je porte sur moi fièrement vient avec un grand nombre de préjugés et de stéréotypes. 

Quand j’ai pris la décision de venir continuer mes études au Québec, j’avais dans l’espoir que je partais pour un endroit où je serais libre d’être moi-même à 100 %. 

J’ai choisi particulièrement la région de Québec car, de loin, j’entendais beaucoup de bonnes choses concernant l’inclusion, l’ouverture à la diversité, la liberté et l’accès à l’égalité de toutes et de tous qu’il y avait ici.

Cependant, arrivée au Québec, je suis rapidement mise au courant que je suis africaine, je suis noire, je suis musulmane, je suis une immigrante, je suis une femme. 

Je suis absolument fière de chacune de ces «étiquettes». Elles sont 100 % de qui je suis, elles me définissent. Ce que j’ai rapidement compris depuis cinq ans que je vis au Québec cependant, c’est que chacune de ces étiquettes vient avec un biais. Je ne suis pas jugée sur mes valeurs au Québec, je suis jugée selon mon apparence. Je suis jugée selon mes croyances. Je suis jugée selon mes origines. Je suis jugée selon mon genre aussi. Et je suis aussi jugée selon mon accent. 

Je suis une personne forte, intelligente, empathique, gentille, belle… je suis beaucoup plus que la couleur de ma peau.

Oui, le racisme est beaucoup plus prononcé aux États-Unis, mais cela est juste dû au fait que le racisme au Québec est plus subtil. Le racisme subtil n’est pas moins grave, elle peut être très dangereuse dans la mesure où la personne ayant des comportements racistes ou tenant des propos racistes n’en est même pas consciente. 

Nous vivons un moment crucial dans l’histoire de l’humanité. Nous avons aujourd’hui le pouvoir de changer le cours de l’histoire et de rétablir un déséquilibre historique qui n’aurait jamais dû exister. 

Aujourd’hui le Québec a la chance de battre le fer pendant qu’il est encore chaud. C’est le moment de reconnaître son ignorance face aux enjeux raciaux et de s’éduquer sur le sujet. Reconnaitre que l’on est ignorant sur un sujet n’est pas une mauvaise chose, au contraire cela ouvre plusieurs opportunités. Posez vos questions. Parlez de vos malaises. Reconnaissez que vous ne comprenez pas et demandez qu’on vous explique.

Les personnes racisées contribuent au rayonnement de la province de Québec. Nous avons donc le droit de nous sentir chez nous ici. Cependant, imaginez que vous appelez les pompiers et ils vous tabassent au lieu d’éteindre le feu qu’il y a chez vous. Voilà ce qu’un biais racial peut amener. Et nul ne peut se sentir chez soi dans ces conditions-là. Et nous ne pouvons y arriver que si tout le monde s’y met.

J’aimerais pouvoir dire que nous sommes toutes et tous semblables, que la seule chose qui nous différencie est la couleur de notre peau, mais je ne peux pas. Car nous sommes différents : nous avons toutes et tous des références culturelles différentes les unes des autres. Et ce qui fait notre richesse. Nous pouvons apprendre les uns des autres, nous enrichir, ensemble. 

Mon espoir c’est de voir ce mouvement avoir le même effet que le mouvement #moiaussi. Que cela apporte une prise de conscience collective qui nous mènera vers un monde meilleur. Un monde où la couleur de la peau, les croyances religieuses, l’origine ethnique… ne nous sépareront pas, mais nous uniront.

L’année 2020 a été traumatique pour tout le monde et pour différentes raisons. Et si c’était l’année dont nous avions besoin… 

«Et si 2020 n’était pas annulée? Et si 2020 est l’année que l’on attendait? Une année tellement inconfortable, tellement douloureuse, tellement effrayante, tellement brutal qu’elle nous force enfin à grandir. Une année qui crie tellement fort qu’elle nous réveillera de notre ignorance. Une année qui nous fera enfin accepter ce besoin de changer. Déclarer le changement. Mettre l’effort pour accomplir le changement. Devenir le changement. Une année où on deviendra enfin unis, au lieu de se repousser encore plus loin. 2020 n’est pas annulée. 2020 est l’année la plus importante de toute.»