Le président de l'Union paysanne se demande si «l’exportation de denrées québécoises à l’autre bout de la planète doit rester en haut de la liste des objectifs de notre agriculture»

Nourrir notre monde?

POINT DE VUE / Un peu de politique agricole à travers les travaux des champs? Récemment, à Drummondville, se tenait la rencontre du bilan de la politique bioalimentaire du gouvernement du Québec. Un an après sa mise en place, il était question d’en faire un premier bilan. Les objectifs principaux? Augmenter les exportations de six milliards et mettre dix milliards de plus en produits québécois sur les tablettes des épiceries. «Nourrir notre monde», selon la devise de cette réunion.

Je me demande encore pourquoi l’objectif d’exporter revêt tant d’importance. On peut comprendre l’intérêt de certains d’y voir une perspective de marché, mais pour l’ensemble de notre société, j’y vois des risques certains. Qui dit ouverture de marché doit s’attendre à ce que notre marché soit également ouvert. Ouvert pour les importations de fromages européens, par exemple, ou de substances laitières, d’œufs et de poulet des États-Unis, ce qui n’est pas à l’avantage de tous. D’autre part, le fait de miser sur l’exportation nous rend très vulnérables en cas de soubresauts sur des territoires hors de notre contrôle. Si la Chine refuse le canola canadien, on aura beau pester, mais nous n’avons aucun pouvoir sur cette décision. On peut se demander ce qui arrivera aux marchés asiatiques de nos porcs lorsque le consommateur japonais (ou le mangeur selon le nouveau vocabulaire à la mode) refusera de manger du porc nourri avec du maïs et du soya transgéniques.

En misant sur le contrôle quasi totalitaire du sirop d’érable et de la mise en marché centralisée axée sur l’exportation, le Québec doit maintenant se soumettre aux normes de la Californie, la plaque tournante de la distribution de sirop aux États-Unis. «Nourrir notre monde»?

En annonçant la volonté de hausser la production du Québec de dix milliards sur notre marché d’ici 2025, on oublie de mentionner que d’ici là, la demande aura augmenté de 13 milliards. «Nourrir notre monde»?

Comment donc évaluer si l’exportation est bénéfique ou non, sans tomber dans une argumentation aux allures de débat religieux? La politique bioalimentaire suggérait la mise en place d’indicateurs de mesure des objectifs. C’est d’ailleurs un des éléments importants du projet de politique agricole présenté par l’Union paysanne devant la commission Pronovost : mesurer l’atteinte des buts fixés par la société civile et ainsi pouvoir corriger la trajectoire des politiques. Par exemple, il est incroyable qu’après un demi-siècle de plans conjoints et de quotas, la Régie des marchés agricoles n’ait pas jugé utile d’évaluer l’impact de ce système coercitif sur l’évolution du nombre de fermes, leur rentabilité ou le revenu net des agriculteurs.

Comme si c’était le destin cruel ou la voix de Dieu que le système de quotas contribue à la concentration des entreprises agricoles.

Une politique bioalimentaire digne de ce nom devrait donc mesurer les véritables enjeux : réduction des pesticides, augmentation de la biodiversité, occupation du territoire rural et dynamisme des communautés rurales en périphérie, revenu net des fermes, création d’emplois, degré d’approvisionnement de nos institutions et de nos marchés. «Nourrir notre monde». Alors seulement, on pourra juger si l’exportation de denrées à l’autre bout de la planète doit rester en haut de la liste des objectifs de notre agriculture.