Non, 1984, ce n’est pas maintenant

POINT DE VUE / Ce serait dans les élans modernes pour la diversité et le progrès que la psychologie totalitaire a su trouver une incroyable force de régénérescence. Celle-ci, dans notre monde contemporain, témoigne de sa présence sous la forme impériale du politiquement correct: c’est cette thèse que défend Mathieu Bock-Côté dans son dernier livre, L’empire du politique correct. Essai sur la respectabilité politico-médiatique.

Pour comprendre ce retour en force de l’esprit totalitaire, l’auteur se donne pour objectif d’expliquer la régulation contemporaine de la conversation démocratique. Il en ressort que les codes de la respectabilité politico-médiatique sont définis et surtout contrôlés par les idéologies du multiculturalisme, de la mondialisation et celle du progrès, lesquelles ont fini par instituer un nouveau régime exclusivement dominé par les logiques de la diversité. 

Sous l’autorité de ce nouveau régime, le politiquement correct serait un instrument de répression qui a pour fonction d’inhiber et de diaboliser les critiques de «l’orthodoxie diversitaire».

Il est vrai, comme le dit l’auteur, que «la conversation n’a plus rien d’apaisé», qu’au nom de la diversité et de l’inclusion certains discours sont criminalisés et donc déligitimés dans l’espace politico-médiatique, mais son explication du politiquement correct présente deux problèmes majeurs. Tout d’abord, «l’idéologie multiculturelle» ne permet pas d’expliquer «l’empire du politiquement correct», comme le croit l’auteur. Car, loin de dresser les esprits selon les exigences de la diversité, le multiculturalisme vise à un renforcement de l’égalité démocratique dans des sociétés marquées par une diversité culturelle, ethnique et du genre: c’est une politique de reconnaissance de la différence dans l’espace public et non une idéologie qui porterait en germe une tentation totalitaire. De même, Bock-Côté se sert des réflexions sur les totalitarismes du XXe siècle pour penser le fonctionnement du politiquement correct à l’ère de la diversité. Ce modèle d’explication suggère alors que le multiculturalisme est un totalitarisme de type nouveau. Ce qui est franchement exagéré. Car, non seulement l’existence avérée du politiquement correct n’a pas mis un terme aux dispositifs juridiques et institutionnels qui permet aux individus de le contester (ce qui ne fut pas le cas dans les régimes totalitaires), mais les politiques de la diversité ne sont pas le résultat d’une décision arbitraire et n’empêche aucunement le déploiement des mécanismes démocratiques de surveillance et de contestation publique. En réalité, l’existence d’un régime diversitaire est une illusion: 2019 n’est pas 1984.

Mais si Bock-Côté pense le contraire, c’est parce qu’il ne prend pas en considération, dans sa critique du politiquement correct, les véritables enjeux que soulève le multiculturalisme, à savoir l’équité et la représentation politique. Prisonnier d’une conception essentialiste du peuple et d’une vision assimilationniste du politique, un seul problème l’obsède: la survie de l’identité du peuple compris comme la majorité culturelle et historiquement établie. Quant aux minorités, la différence culturelle et ethnique qu’elles représentent et les défis que celle-ci pose à l’organisation des institutions démocratiques ne sont jamais problématisés par l’auteur, même dans ses publications antérieures. 

Mais en ignorant les questions de justice politique auxquelles la problématique de la diversité nous confronte, et en souscrivant à une conception identitaire du politique, je me demande si la critique du politiquement correct ne risque pas de se transmuer dans une autre forme de totalitarisme, celle de la tyrannie de la majorité?

Le problème est que Bock-Côté ne pense aucun dispositif normatif et institutionnel pour éviter que l’expression de la souveraineté du peuple ne se traduise dans une tyrannie de la majorité. En effet, sa conception du politique repose sur une contestation de la «logique du droit» et une critique du contractualisme libéral. Or comment, dans une société multiculturelle comme le Québec, garantir un meilleur équilibre des pouvoirs entre la majorité et les minorités, si tout ce qui importe en dernière instance, c’est la restauration de la primauté et de l’importance symbolique de la majorité historique? En quoi cette conception du politique se distingue-t-elle de celle promue par les partis «populistes»? Surtout que, pour Bock-Côté, «le populisme est le seul à faire de la politique». S’il faut saluer l’éloge que l’auteur fait du conflit civilisé, je crains que son conservatisme identitaire, parce qu’il ne s’appuie pas sur une sociologie et une philosophie du politique, ne soit un autre type du politiquement correct.