L'auteure de cette lettre d'opinion souhaite que la lutte aux changements climatiques soit la priorité numéro un.

Ne voyez-vous pas la crise?

«As-tu vu l’article sur la Terre-étuve? Si rien ne bouge, l’humanité n’en aurait plus que pour quelques décennies. En tout cas, ça change des projets de vie, une nouvelle comme celle-là. Avoir des enfants? On oublie ça…»

Cette conversation avec ma fille de 21 ans a été pour moi des plus déchirantes. Je n’ai pas su quoi lui répondre. Les articles qui abordaient cette nouvelle la semaine dernière évoquaient la possibilité de freiner cette progression infernale, à condition de «changer immédiatement de mode de vie [expliquant que] les énergies fossiles devaient être remplacées par des sources à faibles, voire sans, émissions de CO2. [Les scientifiques préconisent notamment] une meilleure gestion des sols, de meilleures pratiques agricoles, la protection des terres et des côtes ou encore le développement de techniques de capture du CO2, planter des arbres et arrêter la déforestation». Je surmonte donc mon défaitisme spontané et le cynisme ambiant pour vous demander de faire de la lutte aux changements climatiques la priorité numéro un.

L’expression «en bon père de famille» définit généralement l’attitude de gestionnaires raisonnables, prévoyants, administrant les finances publiques avec prudence. Toutefois, quand la maison brûle, «en bonne mère de famille» ma première obligation est de sauver la vie de mes enfants. Pour les protéger, je sacrifierais sans hésiter tout ce que j’ai, tout bien matériel, mon travail, mon compte en banque, etc. Et, parce qui rien ne peut être plus important que la survie de l’humanité, je m’attends à trouver le même ordre de priorités et la même volonté chez nos dirigeants. Évident, n’est-ce pas?

Pourtant, en ce contexte préélectoral, j’entends très peu parler de réduction des gaz à effet de serre, de lutte contre les changements climatiques. Il est plutôt question d’emploi, de croissance économique, de plans de développement, etc. Or, si la situation est telle que le dit l’article, nous sommes en période de crise, et même probablement la pire crise de l’histoire. Dans ce cas, il faut le dire, envoyer des signaux clairs, sans nuances.

Les messages ambigus ou modérés donnent à la population le sentiment qu’on a encore le choix, que rien ne presse. Les états doivent prendre des mesures radicales, parce que les habitudes doivent changer rapidement. Par exemple taxer d’avantage ou plus efficacement les véhicules énergivores, multiplier par 10 les incitatifs à l’achat de véhicules électriques, ou encore taxer lourdement la consommation de viandes et je ne sais quoi d’autre.

De grâce, n’attendez pas que les gens modifient leurs habitudes spontanément… Ce serait beaucoup trop long. Ils estimeront toujours que c’est aux autres de faire des sacrifices plutôt qu’à eux, ou que ce n’est pas leur comportement individuel qui fera une différence. À ce rythme, l’humanité subira, et plus vite qu’on le pense, le sort de la grenouille dans l’eau chaude.

Vous me direz que je ne suis pas qualifiée pour vous indiquer les meilleures pistes à suivre et j’en conviens. Écoutez plutôt les scientifiques qui sont très clairs, et ce depuis les années 70. Vous me direz aussi que pour renverser la tendance, tous les pays doivent se mobiliser et faire front commun; le Québec ou le Canada ne pourront y arriver seuls. Je vous répondrai qu’il faut bien commencer quelque part. D’ailleurs, d’autres pays ont déjà emboîté le pas; il vaudrait mieux s’inspirer de leurs pratiques que de niveler par le bas…

Vous me direz aussi que des mesures draconiennes ne vous feront pas gagner les élections, et même qu’elles pourraient plonger le pays dans une crise économique. Vous avez peut-être raison.

À mon tour, en bonne mère de famille, je ne peux que vous supplier de faire ce qu’il faut pour sauver votre monde, à tout prix. Si radicales que ces mesures puissent sembler, ça ne pourra jamais être pire que de s’éteindre…

Anouk Boislard, Montréal