Naviguer avec cette fameuse incertitude en éducation

Nancy Goyette
Nancy Goyette
Professeure au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières
POINT DE VUE / Depuis le début de la pandémie, le sentiment d’incertitude est le lot de tous puisque l’on ne peut prévoir ce qu’il adviendra de cette situation inédite qui est hors de notre contrôle. En éducation, on peut observer qu’il est l’apanage des enseignants et des intervenants scolaires, ce qui est loin de favoriser leur bien-être au travail.

En effet, depuis le mois de mars, on navigue en eaux troubles au gré des directives ministérielles manquant de clarté et de précision. Bien entendu, lors d’une situation de crise mondiale, on peut s’attendre à une désorganisation du système. Cependant, il faut se rendre à l’évidence que l’éducation souffre cruellement, depuis des années, d’un manque de vision concerté qui oriente les actions collectives. La situation actuelle a fait ressortir toutes les lacunes engendrées par les politiques d’austérité et l’idéologie néolibérale qui n’ont fait qu’exacerber, entre autres, les carences en ressources humaines et matérielles, la dévalorisation de la profession enseignante et les inégalités d’un système à trois vitesses (privé, public à vocation particulière et public régulier).

Il ne faut donc pas se surprendre qu’il y ait une pénurie de personnel, des retraites précoces, une détresse psychologique grandissante et un taux de décrochage professionnel d’environ 25 % chez les enseignants. Devant ce constat alarmant, comment peut-on encore se permettre d’improviser en éducation en s’appuyant sur le fait que les principaux acteurs du terrain s’adapteront sans problème à la situation ?

Dans la foulée de la documentation anémique partagée par le ministère quant à la rentrée scolaire imminente, on peut se demander si le capitaine de ce navire possède le leadership nécessaire pour assurer un itinéraire évitant certains écueils afin d’arriver à bon port, en cette période de tempête. Pour l’instant, il semble qu’on veuille laisser toute la latitude aux centres de services scolaires et aux écoles pour établir des plans d’action et des protocoles d’urgence à géométrie variable afin de s’adapter à la diversité des besoins des milieux.

Bien que cette décentralisation des pouvoirs soit perçue par certains comme un gage de confiance du ministère dans la gestion et l’autonomie des établissements scolaires, il est légitime de se demander si le principe de subsidiarité doit être appliqué lorsque la société vit un état d’urgence sanitaire. Il faut se le dire, la rentrée scolaire est à moins de trois semaines et on se demande toujours ce qu’il en adviendra. Comme chercheure qui étudie le bien-être des enseignants et les institutions scolaires bienveillantes, je m’inquiète sincèrement des impacts de cette incertitude sur la santé mentale des divers acteurs en éducation qui ont à gérer émotionnellement une situation anxiogène alimentée par l’impondérabilité.

Dans le contexte actuel, nous ne pouvons pas nous permettre que plusieurs d’entre eux tombent au combat, puisqu’ils détiennent le mandat fondamental d’éduquer nos enfants et nos adolescents pour assurer la pérennité de notre société. Bien qu’ils n’aient pas le choix de conjuguer avec des paramètres inconnus et s’adapter, ils doivent tout de même agir en ce qui a trait à la mise en place d’un environnement propice à l’apprentissage des élèves qui répond à leurs besoins spécifiques, qu’ils soient en difficulté ou non. Il faut supporter davantage les équipes-écoles en traçant une ligne directrice sur les plans sanitaires, pédagogiques et psychologiques, pour diminuer la pression constante exercée à leur égard et les rassurer devant ce défi substantiel.

Malgré toutes ces incertitudes, n’est-ce pas dans la mission première de l’école que d’éduquer pour la réussite de tous, malgré cette rentrée scolaire exceptionnelle ?