Maquette du projet Le Phare

Mon havre envahi par des tours

Je voudrais, chers concitoyens et concitoyennes, vous amener à réfléchir et à vous imaginer habitant à quelques pieds des quatre tours du projet Dallaire, à l’angle de Laurier-Lavigerie.

Vous habitez à cet endroit depuis de nombreuses années. Et, vous aviez l’Auberge des gouverneurs comme voisin (3-4 étages), des arbres matures, quelques stationnements de surface sur le terrain, une piscine orientée sud ouest où on pouvait vous servir un verre. À l’intérieur, vous pouviez profiter d’un restaurant et d’un comptoir où acheter journaux, jus, liqueurs et friandises. Bref, un voisin tranquille et pratique.

Un jour, vous êtes amené à demeurer derrière cette Auberge des Gouverneurs dans un immeuble construit dans les années 1960 sur un site qui était, à cette époque, entièrement boisé. Le constructeur, Roland Couillard, en avance sur son temps, a pris soin de protéger un maximum de ces arbres matures. Il a construit quatre bâtisses de trois étages formant un rectangle à l’intérieur duquel, il a imaginé une cour intérieure en conservant de magnifiques feuillus déjà sur ce terrain. Il a agrémenté cette cour intérieure d’une piscine, d’un badminton, de balançoires et d’un tennis, le reste du terrain étant gazonné et des bancs et des tables en bois s’ajoutant en été.

Vous avez de grandes fenêtres côté rue et côté cour et vous pouvez voir ces arbres qui peuvent atteindre aujourd’hui une hauteur de six à sept étages. Vous voyez le lever du soleil même en hiver et le coucher du soleil, les feuilles et les couleurs du ciel se modifier à chaque saison.

Vous et certains de vos voisins ont commencé depuis quelques années à jardiner sur le terrain en face de leur logement : plantation d’annuelles, de vivaces, de fines herbes…

Puis en 2012...

Vous apprenez par les journaux que la ville prépare un PPU (plan d’urbanisme) pour votre secteur et consultera les résidents. Et, entre autres, vous apprenez que le terrain à quelques pieds de votre havre pourrait dorénavant accueillir des tours de 27-29 étages, que les derniers arbres de ce terrain sont en danger d’être coupés et que la circulation près de votre havre risque d’augmenter significativement. Votre milieu de vie est en danger et risque de changer et pas pour le meilleur. 

Vous vous dites : il faut que je prépare un mémoire pour leur dire : nous sommes là!... Et, les changements que la ville propose sont à l’opposé de ce qu’il faudrait faire. Vous préparez ce mémoire et vous leur dites : l’objectif de la Ville est de développer l’immobilier or, il existe des immeubles résidentiels derrière et à côté du terrain de l’Auberge des gouverneurs et la planification que vous avez prévu (27-29 étages) ne s’harmonise pas avec les immeubles des alentours. Vous leur dites de limiter les hauteurs et le remplissage du terrain et que l’ensoleillement du matin va disparaître sur votre havre si les hauteurs ne sont pas abaissées. Vous leur dites que les nombreux arbres d’une hauteur de six à sept étages qui étaient là en 1948 doivent être protégés à long terme car ils font la beauté et la qualité de ce secteur et que leurs feuilles absorbent les polluants du trafic automobile à proximité. 

Vous leur dites également que ce trafic est le problème majeur aux heures de pointe : Henri IV, Laurier, Hochelaga et enfin Lavigerie, qui est un chemin de traverse pour les automobiles se dirigeant vers la Rive sud et, pour certaines, vers le nord. 

En fait, le message que vous voulez passer est celui-ci : Il faut éviter de planifier des 27-29 étages sur le terrain de l’Auberge des Gouverneurs et de le sur-densifier.

Vous leur avez demandé également de protéger l’intégralité du boisé De Rochebelle derrière l’école secondaire du même nom, autre boisé naturel de feuillus qui existait également en 1948. Il est le second havre à protéger car loin du bruit et préservé en partie de la pollution de l’air. Il faut miser sur cet îlot de fraîcheur pour y prévoir un lieu de détente adjacent afin de maintenir et d’améliorer la qualité de vie du secteur. 

Ce qu’ils ont compris ou retenus

Chose certaine, ils ne voient pas et ne ressentent pas les choses comme vous. Ils travaillent sans doute sur carte et sur écran et leur connaissance du terrain (le vrai) est approximative et abstraite.

Ils n’ont pas vu votre havre ou… il n’a pas eu la même considération que les maisons individuelles. Ils avaient prévu que certains nœuds se situant sur les coins de Laurier nord auraient 27-29 étages. Pas d’exception pour le seul endroit où, derrière un de ces terrains, on retrouve des résidents vivant dans 565 logements à prix abordables et des arbres en grande quantité. Et, ont-ils vu que la façade de ce terrain donnait sur la bretelle d’Henri IV? Ce qui n’est pas un mince problème.

Mais, peu importe, ils ont des solutions à tout. Pour ça et pour le trafic aussi. Mais à vous, ils n’ont à offrir que des problèmes pendant 10 ans. Le plus important, c’est de faire ce qu’ils ont prévu dans leur plan : les fameuses tours à l’entrée de Québec dans la bretelle d’Henri IV, mais en ajoutant 36 étages à l’une d’elles et 22 étages à une autre. Tout ça pour impressionner les touristes ou pour s’impressionner eux-mêmes. 

Mais ces touristes viennent-ils à Québec pour voir des tours? S’ils viennent de grandes villes, ils en ont déjà vu des tours. Pourquoi sacrifier ses propres résidents pour impressionner les touristes ou même certains locaux qui se mirent déjà dans ces tours? L’harmonie, quant à elle, ne serait pas au rendez-vous et l’identité de Québec et de Sainte-Foy non plus. Et le secteur que vous fréquentez depuis des années serait gentrifié et chamboulé de fonds en comble.

Pourquoi n’ont-ils pas pensé à des 10 étages rapprochés (densité horizontale) des deux côtés de boulevard Laurier au moins jusqu’à route de l’Église? Ça allégerait le trafic sur une certaine distance et ce serait plus harmonieux.

Pourquoi prévoient-ils un immense chantier de remodelage des rues sur 10 ans? Pour permettre, entre autres, au trafic des futures tours de s’écouler par nos rues parce qu’il ne peut pas le faire par la façade et par Lavigerie. 

Veut-on régler une erreur d’urbanisme par une autre erreur : en ouvrant une rue résidentielle paisible et en élargissant d’autres rues et boulevards toujours trop proches des bretelles des ponts et autoroutes? Ce choix risque de ne pas régler le problème de trafic aux heures de pointe en encourageant les travailleurs à utiliser leur automobile, au détriment des résidents qui vont voir se rapprocher le trafic, le bruit et la pollution de l’air. 

Mais plutôt que d’abandonner ce projet de tours apportant trop de hauteur et de densité sur ce terrain, le danger vient du fait qu’ils vont essayer de trouver encore des solutions non viables sur carte et sur écran.

Qui pourrait supporter 10 ans de travaux pour la construction de quatre tours et d’une salle de spectacle à quelques pieds de son habitat et les mêmes 10 ans de travaux pour réaménager toutes les rues que vous devez emprunter à tous les jours?

Je vous laisse imaginer la réponse. Et que dire de ceux qui ont décidé tout ça?...

Ginette Paquin, Québec