Maternelles 4 ans: arguments revus et corrigés

OPINION / J’écoutais tout récemment un «expert» en éducation défendre la maternelle 4 ans bec et ongles, son argument principal étant qu’il faut identifier les enfants qui présentent des problèmes de développement le plus tôt possible. Fort bien, et c’est exactement ce que Lionel Carmant, ministre délégué à la santé et aux services sociaux, avec son programme CIRÈNE entend faire dès les premières années de la vie des tout-petits, mais avec un maigre 90 millions$; et, c’est aussi ce qu’entend faire Mathieu Lacombe, ministre de la Famille, dans tous les services de garde en imposant une mesure biannuelle des besoins en développement des enfants.

Les centaines de millions de dollars nécessaires au déploiement des maternelles 4 ans pour tous seraient beaucoup mieux investis 1) dans le dépistage vraiment précoce (de 0 à 5 ans) des enfants à besoins particuliers et 2) dans le déploiement de services d’intervention spécialisés qui font cruellement défaut une fois les besoins ou les diagnostics connus.

Autre argument:  les maternelles 4 ans seraient un élément expliquant le taux de réussite scolaire ontarien qui caracole dans les 92%, un exemple à suivre par conséquent. Or, les maternelles 4 ans ne sont qu’un élément parmi plusieurs de la réforme ontarienne: redéfinition de la formation continue des profs, révision du programme des maternelles 5 ans, allongement de la durée obligatoire de la scolarisation à 18 ans, formation axée sur les besoins d’emploi, pédagogie plus concrète visant particulièrement les garçons...Singulariser l’effet présumé des maternelles 4 ans dans ce contexte nous éloigne de la rigueur vitesse grand V. D’autant plus que les maternelles 4 ans  anglophones de l’Ontario ayant été créées en 2010, les enfants qui y sont passés ont maintenant 12 ou 13 ans encore très loin d’un diplôme du secondaire et de contribuer au succès de la réforme. On ne peut douter cependant que l’ajout des maternelles 4 ans en Ontario puisse être une bonne décision dans leur cas étant donné l’absence, comme ailleurs en Amérique du Nord, de services de garde éducatifs de qualité et à tarifs réduits.

Enfin, un argument d’autorité et d’impartialité: notre expert brandit le mémoire (2017) de l’Ordre des psychologues dont, selon notre expert, on ne pourrait mettre en doute l’objectivité contrairement à tous les autres intervenants. Ce mémoire ne cite en fait qu’une seule étude scientifique, celle de Bennet (2011) dans Science, en appui aux maternelles 4 ans. Toutefois, l’Ordre le cite spécifiquement en ce qui a trait à l’importance du jeu dans l’apprentissage préscolaire des enfants en opposition à une scolarisation trop hâtive. Et, s’il est vrai que Bennet affirme ailleurs dans le texte que les prématernelles américaines font une différence dans la vie des enfants, il affirme du même trait de plume que cette différence est cependant moins importante que celle des programmes comme le Perry Preschool Project ou le Abacederian, offerts plus tôt dans la vie des enfants. La recommandation de l’Ordre dans son mémoire comprend également la disposition suivante: «Que cela comprenne le suivi par des professionnels, notamment des psychologues, des enfants à risque qu’il aura été possible de dépister afin d’intervenir précocement». Devrait-on en conclure que l’Ordre poursuit un agenda corporatiste lorsqu’il ajoute cet élément à sa proposition comme notre expert le laisse entendre à propos d’autres organismes qui commandent ou commentent des sondages qui témoignent de la préférence des parents pour les CPE?  L’Ordre exprime aussi son appui à un accès gratuit à la maternelle 4 ans ou à tout autre service de garde de qualité. Or, la maternelle 4 ans n’est pas gratuite: les parents doivent défrayer les coûts des services de garde scolaire, ceux du lunch et, si cela les amène à occuper un emploi, le coût supplémentaire de services de garde durant les périodes de congé scolaire. 

Il ne peut n’y avoir désormais qu’une option valable en ce qui concerne le dénouement de ce débat: que le gouvernement, suivant en cela le pragmatisme dont il se réclame, développe les maternelles 4 ans en totale complémentarité avec le réseau des CPE existants ou planifiés. Ce serait tellement bête, socialement et économiquement, d’affaiblir ce réseau de services de garde éducatifs davantage qu’il ne l’a été par le gouvernement précédent. 

Camil Bouchard

Professeur retraité, UQAM

Auteur de Un Québec fou de ses enfants