L’argument massue du ministre est que beaucoup d’enfants arrivent à l’école avec des retards considérables et des problèmes. Le dépistage est important, mais, justement, il faut le commencer bien avant 4 ans.

Maternelle 4 ans partout, une décision nuisible

Le gouvernement caquiste persiste et signe, il a déposé son projet de loi 5 pour l’établissement des maternelles 4 ans partout au Québec. Cela ne correspond pas à une demande sociale et sa décision est aujourd’hui contestée par plusieurs organisations, dont celles de la petite enfance. Il y a plus d’un an, une équipe de chercheurs membres de Debout pour l’école ! a étudié cette question.

Quatre raisons expliquent notre opposition à ce projet irresponsable.

1. Les CPE font déjà un travail jugé satisfaisant (voir le récent sondage Léger). Les activités éducatives introduisent progressivement les enfants à la culture de l’écrit et contribuent à développer leurs facultés cognitives, leur motricité fine, leur créativité et le vivre ensemble. Le projet caquiste nuira inévitablement au développement de ces services, alors que le gouvernement devrait voir à leur déploiement, sachant que les listes d’attente sont encore longues. De plus, il est reconnu que de nombreux apprentissages se font par le jeu et que des activités ludiques poursuivant des objectifs de développement des habiletés cognitives, affectives et physiques sont plus adaptées aux très jeunes enfants que la scolarisation précoce, d’où l’importance du développement du réseau des garderies-CPE et une approche pédagogique spécifique à la maternelle.

2. Malgré les dires ministériels, le réseau ne sera pas prêt à temps. Pour les maternelles 4 ans, il n’y a ni locaux adaptés ni personnel compétent en nombre suffisant. L’actuel baccalauréat en éducation préscolaire et en enseignement primaire dispensé par les universités québécoises est en effet insuffisant pour former adéquatement les enseignant.e.s du préscolaire. Il faudra le revoir et cela prendra un minimum de six ans. De plus, il y a pénurie de professionnel.l.e.s de l’éducation (psychopédagogues, orthophonistes, psychologues) dans tout le réseau scolaire.

3. L’argument massue du ministre est que beaucoup d’enfants arrivent à l’école avec des retards considérables et des problèmes psychologiques ou de développement qui n’ont pas été dépistés. Ce sont là deux réalités distinctes, car les retards de développement ne sont pas nécessairement dus à des pathologies, l’incidence socioéconomique est fort importante. Le dépistage est important, mais, justement, il faut le commencer bien avant 4 ans. Pour justifier la décision gouvernementale d’ouvrir les maternelles 4 ans partout au Québec, le professeur Égide Royer argue que les pédiatres sont pour le dépistage précoce des problèmes psychosociaux des enfants, ce qui relève d’une mauvaise foi affligeante.

4. Le gouvernement devrait toutefois consacrer tous ses efforts et des sommes importantes pour mettre en place des maternelles 4 ans dans les milieux défavorisés économiquement et culturellement où, en 2009, 40 % des enfants ne fréquentaient aucun service de garde. Mais son intention d’en ouvrir 250 en 2020 relève de la pensée magique. Rappelons qu’une équipe de chercheurs, sous la direction de Ch. Japel (UQAM), a étudié l’expérience québécoise des maternelles 4 ans et leur rapport de 2017 indique qu’elles n’ont pas amélioré significativement les compétences langagières des enfants et ont eu «très peu d’effet sur la préparation à l’école», et ce, parce qu’elles ne bénéficiaient pas des conditions nécessaires à leur mission. Il est choquant que ni le ministre ni ses porte-parole officieux, soucieux de montrer qu’ils s’appuient sur des recherches scientifiques, n’aient jamais évoqué ce rapport, le seul sur l’implantation récente des maternelles 4 ans au Québec.

Des maternelles 4 ans en milieux défavorisés

Afin que les maternelles 4 ans en milieux défavorisés atteignent leur cible, plusieurs conditions sont nécessaires qui demandent temps et ressources : des classes non seulement gratuites, mais aussi avec des meubles aux dimensions des petits, et du personnel compétent sur place et en nombre suffisant (éducatrices spécialisées en éducation à la petite enfance et professionnel.l.e.s), pour permettre à ces enfants de rattraper leurs retards en littératie, en numératie, en motricité fine et en socialisation. Si ces conditions étaient réunies, ces enfants arriveraient probablement à l’école mieux préparés, plus confiants et plus motivés.

Le gouvernement a aujourd’hui l’occasion de faire en sorte que le système scolaire québécois soit un facteur de justice sociale. Mais il doit pour cela renoncer à son projet de «maternelles 4 ans partout», cela afin de mettre tous ses efforts pour ouvrir des maternelles 4 ans pour les enfants de milieux défavorisés. Toutefois, pas n’importe comment et surtout pas à la va-vite. C’est une question de justice sociale et d’équité.