Le Dr François Piuze, l’auteur de cette lettre d’opinion, demande au ministre Gaétan Barrette, au nom de ceux qui vivent et travaillent en CHSLD, d’aider les médecins en prenant le temps de vraiment les écouter et, surtout, de ne pas leur faire porter le blâme de la crise que ses politiques ont créée.

M. Barrette, assez c’est assez!

Depuis votre arrivée comme ministre de la Santé et des Services sociaux, il n’y a pas un mois qui passe sans que je lise un article dans les médias rapportant des propos qui témoignent de votre méconnaissance de la réalité des soins gériatriques et palliatifs, entre autres en CHSLD.

Cela fait près de quatre ans que vous laissez entendre que le travail des médecins œuvrant comme moi en CHSLD n’est pas important, et que la priorité est la prise en charge en cabinet. Durant ce temps, vous n’avez pas cessé de nous menacer de sanctions si nous ne faisions pas de suivi en cabinet, ce qui impliquerait de délaisser notre pratique en établissement, et donc nos patients. Nous avons perdu un temps fou et une énergie considérable à tenter de vous faire comprendre que les patients en CHSLD sont des patients à leur dernier domicile et que les prendre en charge équivaut minimalement à suivre des patients âgés en perte d’autonomie à domicile (reconnus comme équivalant à 12 patients suivis en bureau).

Avons-nous été entendus? Avons-nous même été écoutés? Considérés? Non, parce que, M. Barrette, vous semblez prêt à tout sacrifier pour atteindre votre objectif politique de pouvoir dire haut et fort que, grâce à vous et votre gouvernement, 85 % des Québécois auront désormais un médecin de famille. Que cela implique de débâtir la couverture médicale déjà insuffisante en CHSLD, en gériatrie et en soins palliatifs ne vous dérange-t-il pas? N’êtes-vous pas préoccupé par le fait qu’on prive d’un suivi médical décent les citoyens les plus vulnérables de la société, qui souvent ne sont pas en état de se défendre, et dont les aidants naturels sont bien trop bouleversés, épuisés ou pris au dépourvu pour avoir l’énergie d’aller se battre sur la place publique?

La catastrophe que nous nous évertuions à annoncer est arrivée. Les médecins de famille travaillant en CHSLD, en gériatrie et en soins palliatifs en établissement quittent le navire un à un, dévalorisés, désabusés et, surtout, épuisés. Ceux qui décident de rester le font malgré la menace de sanctions à venir avec la loi 20 et en voyant leurs équipes s’effriter et leur charge de travail augmenter. Comment alors recruter de nouveaux médecins avec de telles règles du jeu? Mais, surtout, comment ignorer que déjà un très grand nombre de patients se sont retrouvés sans médecin, dans la phase de leur vie où eux et leurs proches en ont le plus besoin. Ceci a résulté en des transferts dans les urgences de patients en fin de vie et en des équipes de soignants surmenés en CHSLD, abandonnés à leur sort, sans le support médical approprié.

Comme si ce n’était pas assez, au moment où, au CHSLD Saint-Augustin, la Dre Louise Côté, médecin dévouée, exténuée et de guerre lasse, démissionnait, vous avez réduit son geste à un moyen de pression, que vous avez même qualifié de prématuré dans le contexte des négociations en cours! Pourtant, cela fait des années que le problème a été identifié, et c’est bien avant qu’il fallait le régler. Il suffisait de reconnaître la prise en charge en CHSLD. Mais évidemment, il ne fallait surtout pas ouvrir une brèche reconnaissant la prise en charge ailleurs qu’au bureau, car le sacro-saint objectif des 85 % aurait pu être compromis. C’est donc sur cet autel qu’on a sacrifié les CHSLD, leurs résidents en premier lieu. Et maintenant, vous avez l’audace de dire à cette médecin d’attendre et de négocier! C’est comme un navire qu’on aurait torpillé, pour ensuite aller dire aux matelots en fuite de bien vouloir rester, car on allait bientôt s’entendre sur le nombre de planches requises pour le réparer, avant qu’il ne se retrouve par le fond!

Pour couronner le tout, dans cette négociation arrivée beaucoup trop tard, on nous sert un raisonnement d’une simplicité désarmante et témoignant d’une ignorance du travail médical en CHSLD. En effet, on nous dit qu’on ne peut reconnaître pour les patients en CHSLD le ratio de 1 pour 12 utilisé pour les patients à domicile, car ceux en CHSLD sont tous regroupés et il est donc moins long de les visiter. Pourtant, c’est justement à cause d’une très grande perte d’autonomie et de maladies sévères avancées que les patients et leurs familles ont dû se résigner à un hébergement en CHSLD, plutôt qu’un maintien à domicile devenu trop difficile. Les plus grands malades de notre système de santé se retrouvent en soins palliatifs ou en CHSLD. Les soigner exige une expertise médicale afin de diagnostiquer, traiter, soulager, accompagner, en plus de discuter de pronostic, de volontés et de fin de vie avec eux et leurs proches, comme cela se fait à domicile. En outre, le fait qu’environ 50 % des patients des CHSLD décèdent chaque année, taux de décès bien supérieur à celui à domicile, implique des admissions et des soins de fin de vie qui se succèdent sans arrêt, ce qui alourdit de beaucoup la tâche des soignants.

Je vous demande donc, M. Barrette, au nom de tous ceux qui vivent et travaillent en CHSLD, de nous aider, en prenant le temps de vraiment nous écouter et, surtout, de ne pas nous faire porter le blâme de la crise que vos politiques ont créée. Assez c’est assez!

François Piuze, médecin en CHSLD, gériatrie et soins palliatifs, Québec