«L'itinérance à Québec est pratiquement invisible», fait remarquer le coordonnateur du Regroupement pour l'aide aux itinérants et itinérantes de Québec (RAIIQ), Frédéric Keck. «Mais ce n'est pas parce qu'on ne les voit pas qu'ils ne sont pas là.»

Lutte à l'itinérance: Ottawa doit respecter les orientations du Québec

La question de l'itinérance a fait les manchettes lors du printemps. Que ce soit par l'adoption d'une Politique nationale de lutte à l'itinérance, par le scandale des pics anti-itinérants ou par les multiples appels à l'aide de ressources communautaires souffrant d'un sous-financement dont écopent directement les personnes itinérantes, il est évident que ce phénomène est un enjeu de société majeur.
Le maire Denis Coderre ainsi que la ministre Lucie Charlebois, responsable du dossier au gouvernement québécois, sont intervenus publiquement, affirmant qu'il est de leur ressort d'agir pour aider les personnes itinérantes. On remarque cependant que le gouvernement fédéral est rarement interpellé, alors qu'il est un acteur majeur dans la lutte à l'itinérance.
En février, l'annonce de la Politique a instillé l'espoir chez les organismes oeuvrant auprès des personnes en situation ou à risque d'itinérance. Cette Politique, reconnaissant que l'itinérance est un déni de droit auquel le gouvernement doit s'attaquer, propose une vision large et globale et appelle à agir de façon concertée sur cinq grands axes: le revenu, la santé, le logement, l'éducation et la lutte à la judiciarisation. Alors qu'avec cette Politique, le gouvernement québécois faisait une grande avancée et posait des jalons importants pour les actions à poser en matière de prévention et d'accompagnement, un recul avait lieu du côté fédéral.
En effet, se joue présentement un enjeu extrêmement préoccupant: celui des négociations pour une entente Canada-Québec sur le financement fédéral en itinérance. Depuis le début des années 2000, la Stratégie des partenariats de lutte contre l'itinérance (SPLI), principal programme de financement fédéral en matière d'itinérance, insuffle 20 millions $ par année au Québec.
La SPLI constitue un programme particulièrement précieux, car elle permet, d'une part, une diversité d'intervention, soutenant au Québec plus de 300 postes en intervention, travail de rue, accompagnement et accueil. D'autre part, la SPLI appuie la construction d'unités de logement social ou de locaux pour répondre aux besoins des ressources, ayant notamment contribué à la construction et à la rénovation de ressources en hébergement d'urgence, dont L'Aviron de Laval et L'Accueil Poirier de Sherbrooke. À Montréal, la SPLI a permis l'achat des locaux de L'Itinéraire et de Cactus, sans parler des nombreux postes d'intervention en soutien communautaire, qui permettent le maintien en logement des personnes à risque ou en situation d'itinérance.
Or, le gouvernement Harper a annoncé il y a un peu plus d'un an son intention de réorienter ce programme vers l'approche du Logement d'abord (Housing First), réorientation condamnée aussitôt par Québec, d'abord pour son insuffisance, puis parce qu'elle vient s'immiscer dans les compétences provinciales. Le 30 avril 2013, une résolution unanime de l'Assemblée nationale du Québec est venue dénoncer «l'intention manifestée par le gouvernement fédéral, dans le cadre du dernier budget, de modifier unilatéralement la Stratégie des partenariats de lutte contre l'itinérance afin de soutenir la seule approche "Logement d'abord", ce qui aurait comme conséquence grave de priver de financement de nombreux et importants projets de lutte à l'itinérance qui répondent à des besoins et réalités variés», tout en exigeant du gouvernement fédéral qu'il respecte «les orientations québécoises en matière de lutte à l'itinérance».
Malgré cette résolution, les négociations ne sont toujours pas conclues, mettant en péril des services essentiels pour les personnes en situation et à risque d'itinérance.
Tel que relaté dans La Presse du 9 juillet, le premier ministre Stephen Harper a déclaré que sa «façon de gérer la fédération est meilleure pour les Québécois que les autres». Plus loin, une source conservatrice citée expliquait que le premier ministre «a reconnu la nation québécoise, qu'il n'a pas alimenté les chicanes, qu'il a respecté les compétences des provinces» . Or, sur le dossier de la négociation d'une entente Québec-Canada sur le déploiement de la SPLI, il semble en être tout autrement. À l'heure actuelle, plus de 3 millions $ de la SPLI prévus pour Montréal sont en flottement, minant plusieurs projets de logements et d'installations d'organismes. Ailleurs, les récentes coupes ont forcé le Transit à se départir des services de deux intervenantes, faute de financement adéquat.
Stephen Harper se targue de respecter les compétences des provinces. Une bonne manière d'y parvenir serait de reconnaître les orientations québécoises en matière de lutte à l'itinérance, et d'admettre que le Logement d'abord n'est pas une panacée. L'année de transition se termine dans moins de neuf mois, et la signature d'une entente presse afin que les organismes puissent aller en appel de projets et s'assurer que le financement se déploie dès avril 2015.
Le Québec est fort d'une Politique nationale de lutte à l'itinérance, une politique recevant une large adhésion de la part du milieu, qui permettra aux personnes à risque ou en situation d'itinérance d'éviter et de sortir de la rue. La prochaine mouture de la SPLI doit reconnaître cette approche globale et concertée.
Anne-Marie Boucher, Réseau SOLIDARITÉ Itinérance du Québec,
Estelle Dionne, Table Prévention Action Itinérance de Lanaudière,
Véronique Gagné, Table régionale de concertation des organismes oeuvrant en dépendance et en itinérance de la région 08 (Abitibi-Témiscamingue),
Pierre Gaudreau, Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal,
Nicolas Luppens, Groupe Action Solutions Pauvreté Haute-Yamaska,
Doris Nadeau, Action-Pauvreté Sept-Îles,
Marc Saint-Louis, Table des partenaires en itinérance de Drummondville,
Yves Séguin, Collectif régional de lutte à l'itinérance en Outaouais,
Dominique Bouchard, Centre L'Accalmie de Pointe-à-la-Croix
John Gladu, directeur de l'Aiguillage de Vaudreuil