L'université gouvernée à la manière d'une entreprise?

L'Université Laval s'apprête à transformer sa gouvernance en y réduisant drastiquement la représentation des corps professoral et étudiant, pour y augmenter le nombre d'administrateurs externes peu familiers avec la communauté universitaire, et leur donner ainsi un pouvoir décisionnel accru. On voit mal les constructeurs d'un pont ou d'un barrage en confier la responsabilité à des personnes n'ayant pas la compétence requise. C'est pourtant l'équivalent qui est proposé, comme le fait remarquer, en citant d'autres exemples, le Mémoire du Syndicat des professeurs et professeures sur la gouvernance de l'Université Laval. Le projet de loi 38 sur la gouvernance des universités étant mort au feuilleton et n'étant même plus «dans les cartons» du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport, on est aussi en droit de se demander d'où viendrait l'urgence de modifier cette gouvernance à la veille d'une nouvelle course au rectorat, le 20 février prochain, et de s'étonner, comme le fait le Syndicat, de l'absence de données pertinentes et d'arguments à l'appui de ce projet.
L'Université Laval s'apprête à transformer sa gouvernance en y réduisant drastiquement la représentation des corps professoral et étudiant, pour y augmenter le nombre d'administrateurs externes peu familiers avec la communauté universitaire, et leur donner ainsi un pouvoir décisionnel accru. On voit mal les constructeurs d'un pont ou d'un barrage en confier la responsabilité à des personnes n'ayant pas la compétence requise. C'est pourtant l'équivalent qui est proposé, comme le fait remarquer, en citant d'autres exemples, le Mémoire du Syndicat des professeurs et professeures sur la gouvernance de l'Université Laval. Le projet de loi 38 sur la gouvernance des universités étant mort au feuilleton et n'étant même plus «dans les cartons» du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport, on est aussi en droit de se demander d'où viendrait l'urgence de modifier cette gouvernance à la veille d'une nouvelle course au rectorat, le 20 février prochain, et de s'étonner, comme le fait le Syndicat, de l'absence de données pertinentes et d'arguments à l'appui de ce projet.
Il faut savoir que le bilan de réformes similaires est désastreux, comme le rapportent huit ouvrages parus en 2011. Il suffit de lire le texte Our Universities : Why Are they Failing? qu'y consacre Anthony Grafton dans le New York Review of Books du 24 novembre 2011, p. 38-42. Ce sont le virus de la performance à courte vue et le mirage du financement privé qui motivent de telles orientations (cf. Vincent de Gaulejac, La société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, Paris, Seuil, 2009). Même de prestigieuses universités américaines comme Harvard, Princeton, Yale, Chicago en ont été victimes. La conséquence est un déséquilibre croissant, au détriment de la mission de l'université, défavorisant notamment les humanités et les sciences pures au profit de domaines plus «payants» (cf. David J. Frank et Jay Gabler, Reconstructing the University : Worldwide Shifts in Academia in the 20th Century, Stanford University, CA, 2006; voir en outre Patricia J. Gumport, Academic restructuring : Organizational change and institutional imperative, in Higher Education 39: 57-91, 2000).
Il en résulte la marginalisation progressive d'immenses champs de l'expérience et de tous les discours en lesquels ceux-ci tentent de se dire, de s'expliciter et de se comprendre. Les humanités, par exemple, demeurent des domaines de controverses, leur référent ultime étant la condition humaine elle-même, leur raison d'être l'épanouissement de la pensée, de l'imagination et de l'affectivité dont dépend la liberté. La littérature, l'histoire, la philosophie, la théologie, les sciences politiques - pour ne citer qu'elles - engagent en profondeur les forces de l'imagination et du raisonnement; les étudiants y sont appelés à argumenter, de sorte qu'on y voit à quel degré la marque des autres est vitale dans l'éducation.
On ne saurait non plus ignorer la place considérable revenant aux sciences pures. Elles suivent des voies de plus en plus spécialisées, si bien que la science devient davantage encore aujourd'hui une oeuvre collective, l'affaire d'une communauté. Il faut la dimension d'une université ou de son équivalent, et le type de relations humaines qui la définit en principe, pour que, sous les apparences d'une diversité insurmontable, puisse émerger la vie universelle du sens se construisant dans une approximation permanente.
Le mépris de ces exigences menace la démocratie, comme l'a mis en lumière Martha Nussbaum dans Not for Profit : Why Democracy Needs the Humanities (Princeton University Press, 2010). Un étudiant diplômé grâce à des habiletés techniques uniquement, sans avoir formé son jugement, n'a pas été éduqué et risque d'être un piètre citoyen. L'idéologie marchande fait accroire que le système démocratique est un produit secondaire du système de libre-échange, ce que démentent assez les lourdes crises économiques et politiques actuelles.
L'évolution des sociétés est déterminée par la culture avant tout, ainsi qu'en témoigne la restructuration de la vie sociale qu'opèrent les nouveaux pouvoirs de communication au niveau de l'action politique et des domaines scientifiques et commerciaux. Toute société dépend du bon jugement de ses membres que seule une culture responsable peut assurer. L'université est une communauté de partage entre penseurs, artistes, savants, réunissant jeunes et aînés dans la considération imaginative du savoir. Dans l'organisme social complexe du monde moderne, l'aventure de la vie et l'aventure intellectuelle vont de pair. C'est ce que la gouvernance de l'université doit refléter et respecter.
L'université est la «centrale d'énergie de la liberté» (Northrop Frye, By Liberal Things, Toronto, 1989, p. 18-19). Partout où l'on accepte la vision de l'artiste, le désintéressement, la distance du savant, la patience de l'enseignant, le questionnement des jeunes, l'université est à l'oeuvre dans le monde.
Or le projet soumis par l'actuelle administration de l'Université Laval va tout à fait à l'encontre de ces principes. Il contribuera à affaiblir le débat universitaire, tel qu'il a lieu dans les échanges entre les chercheurs, les professeurs, les administrateurs et les étudiants, dont le premier forum est le Conseil universitaire. Le modèle de gouvernance de l'Université Laval, on ne le sait peut-être pas, est l'un des plus démocratiques de toutes les universités en Amérique du Nord. Il repose sur les principes du bicaméralisme (un Conseil universitaire, de composition plurielle, à qui revient l'examen des principales questions académiques, et un Conseil d'administration, première instance de la reddition de comptes), de l'élection, par un large collège électoral, du recteur (alors que dans plusieurs autres universités québécoises et canadiennes, le recteur est nommé par le Conseil d'administration). C'est ce modèle de la communauté des chercheurs, des professeurs, des étudiants, des chargés de cours et des administrateurs, définissant ensemble le bien commun hors de tout a priori corporatiste et idéologique, qu'il faut préserver pour que l'université demeure, au-delà de toutes les fausses façades de l'efficacité managériale, un authentique espace de liberté.
En un mot, une gouvernance réduisant l'université au statut d'une entreprise ne saurait être à la hauteur de ses responsabilités. L'université une fois minée de l'intérieur, qui pourra encore assumer cette mission?
Thomas De Koninck et Luc Langlois
Faculté de philosophie, Université Laval