Les images d’un ours polaire émacié, tournées par le biologiste et photographe Paul Nicklen, sont devenues virales sur les réseaux sociaux en décembre dernier.

L’ours polaire et la méprise populaire

Quand l’image d’un ours polaire émacié devint virale sur les réseaux sociaux en décembre dernier, j’ai accueilli l’intervention des spécialistes de la biologie de ces animaux comme un véritable soulagement pour remettre les pendules à l’heure. L’ours polaire trône au sommet de la chaîne alimentaire de sorte que le seul animal prédateur le plus susceptible de tuer un ours affaibli par la maladie ou l‘âge est un autre ours polaire. Il est donc normal de trouver de tels individus mal en point dans des sites d’alimentation facilement accessibles, c’est-à-dire des dépotoirs.

La perception prime sur les faits. La proportion de gens choqués par cette image spectaculaire sera toujours beaucoup plus élevée que ceux qui se donneront la peine de vérifier les faits. En fin de compte, le réchauffement climatique accéléré dans l’arctique est une réalité désolante et la méprise populaire est sans conséquence.

Mais cet événement médiatique me semble une bonne occasion pour mentionner que, malgré les bouleversements évidents du climat au pôle nord, l’on ignore encore la destinée exacte de l’ours polaire à plus ou moins brève échéance. Plusieurs sous-populations se tireraient encore bien d’affaire. Le sud de la baie d’Hudson semblerait plus affecté qu’ailleurs selon les experts, mais les nombreuses images d’ours polaires prises à Churchill ou un peu plus au Nord par les nombreux touristes européens et américains qui y affluent en octobre nous donnent la perception que plusieurs individus de tous âges se portent bien malgré la disette estivale.

Selon les documentaires télévisuels, certains ours polaires adapteraient même leurs habitudes alimentaires et s’attaqueraient en été à des colonies d’oiseaux aquatiques. Mais le plus étonnant est certes que le Grizzly et l’ours polaire partagent un ancêtre commun, vieux de 600 000 ans, et que des hybrides fertiles ont été récemment abattus dans les Territoires du Nord-Ouest et l’Alaska. Ce phénomène aurait aussi été répertorié lors du dernier réchauffement climatique il y a plus de 120 000 ans et aurait alors permis à l’ours polaire de préserver son bagage génétique pour des jours meilleurs.

En bref, en sciences de la vie, rien n’est noir ou blanc, tout est en nuances de gris en raison de la capacité des êtres vivants à s’ajuster à leur biotope. Dans l’histoire de l’évolution de la vie débutée il y a plus de 3,5 milliards d’années, le déclin et, par la suite, la multiplication des espèces se sont accélérés suite à un changement drastique des conditions environnementales. L’impact accéléré des activités humaines sur le réchauffement climatique ainsi que l’évolution des connaissances scientifiques et technologiques nous donnent aujourd’hui l’opportunité de l’observer en temps réel. À suivre.

Simon Théberge, biologiste
Québec