Les auteurs estiment que la politique de l'emprunt linguistique, adoptée par l'Office québécois de la langue française en début d'année, constitue «un recul évident, un retour à la case départ des années 60».

L'OQLF détourné de sa mission fondamentale

En matière de promotion et d'enrichissement du français parlé et écrit au Québec, le mandat confié à l'Office québécois de la langue française (OQLF) par la Charte de la langue française se lit ainsi :
• «L'Office définit et conduit la politique québécoise en matière d'officialisation linguistique, de terminologie ainsi que de francisation de l'Administration et des entreprises.» (art. 159)
• «L'Office veille à ce que le français soit la langue normale et habituelle du travail, des communications, du commerce et des affaires dans l'Administration et les entreprises.» (art. 161)
• «L'Office peut assurer et informer l'Administration, les organismes parapublics, les entreprises, les associations diverses et les personnes physiques en ce qui concerne la correction et l'enrichissement de la langue française parlée et écrite au Québec.» (art. 162)
En vertu de la mission qui lui confère la Charte de la langue française, l'Office doit orienter l'usage du français parlé et écrit au Québec.
Une politique modifiée en catimini
La nouvelle politique de l'emprunt linguistique a été adoptée par l'OQLF le 31 janvier 2017 sans réelle consultation du milieu; elle n'a fait l'objet d'aucun communiqué, d'aucune diffusion dans les médias. Elle a été discrètement mise en ligne dans le site Internet de l'organisme sous l'onglet Politiques et guides.
N'eût été la vigilance de Jacques Maurais, qui a dénoncé l'assouplissement des nouveaux critères d'acceptabilité des emprunts dans son excellent blogue Linguistiquement correct, nous n'en aurions pas été informés. À titre d'ancien coordonnateur de la recherche à l'OQLF, puis au Conseil supérieur de la langue française (CSLF), le linguiste Jacques Maurais parle en connaissance de cause.
Voici ce qu'il écrit sous le titre La démission de l'Office québécois de la langue française : «le Québec a connu dans son histoire une vague d'emprunts massifs à l'anglais et le législateur a voulu y réagir. Et c'est pourquoi il a confié à l'Office québécois de la langue française le mandat de franciser le Québec et de déterminer quels mots anglais étaient acceptables dans la langue officielle. Il n'était sûrement pas dans son intention en 1977 de lui demander d'ouvrir les vannes à l'accueil des anglicismes.»
La politique de l'emprunt linguistique n'est pas destinée au grand public, affirme Danielle Turcotte, directrice générale des services linguistiques de l'OQLF. Si ce document est quelque peu technique, son application concerne cependant toute la population. En effet, la diffusion des termes acceptés dans Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) influencera les diverses communications de l'Administration et des entreprises, dont l'étiquetage des produits, l'affichage commercial, les menus des restaurants, les sites Internet, pour ne citer que ces exemples. Les millions de termes figurant dans le GDT touchent tous les domaines d'activité.
Le traitement des emprunts à l'anglais
Le traitement des anglicismes est une composante essentielle de la mission de l'OQLF. La politique qui définit les critères d'acceptabilité des emprunts linguistiques a d'abord été publiée en 1980, puis en 2007 et enfin en janvier 2017. Dans le préambule de sa nouvelle politique, l'OQLF écrit : «La langue et la dynamique sociolinguistique étant en évolution constante, l'Office se doit de mettre sa politique à jour régulièrement afin que ses objectifs en matière de traitement des emprunts soient le plus possible au diapason de cette évolution».
La situation linguistique québécoise a-t-elle progressé au point qu'il soit maintenant justifié d'assouplir les critères d'acceptation des anglicismes? Poser la question, c'est y répondre.
Quand l'OQLF juge acceptable le calque de l'anglais pâte à dents sous prétexte qu'il s'agit d'un calque non récent, généralisé, implanté, légitimé, et qu'il est intégrable au système linguistique du français (critères d'acceptabilité des calques), il ouvre la porte à quantité de traductions littérales d'expressions anglaises. Le terme français dentifrice est courant et figure sur tous les emballages de ce produit. Se fondant sur la fiche du GDT, les entreprises de production et de distribution de ce produit pourront désormais employer le terme pâte à dents dans l'étiquetage, dans l'affichage de ce produit et dans les messages publicitaires s'y rapportant.
Quand l'OQLF accepte le verbe démoniser, inspiré de l'anglais, alors que le verbe diaboliser fait parfaitement l'affaire, le terme papier sablé, alors que les termes papier abrasif ou papier de verre sont employés, il en résulte un appauvrissement du vocabulaire et tout le contraire d'un enrichissement des langues techniques.
La mission de l'organisme est d'assurer la définition et la diffusion par le GDT des terminologies françaises des différents domaines d'emploi. À cet égard, son rôle ne s'exerce pas dans tous les registres de langue : il se limite aux registres de la langue technique courante ou soutenue. Il n'entre pas dans les attributions de l'OQLF de décrire et de légitimer les emplois de registre familier.
Nadine Vincent, professeure de linguistique à l'Université de Sherbrooke, est également d'avis que «le rôle de l'Office n'est pas de décrire l'usage, mais de l'orienter». Effectivement, le mandat qui est confié à l'OQLF par la Charte de la langue française est de guider l'usage du français parlé et écrit au Québec.
Un recul évident
La politique de l'emprunt linguistique adoptée par l'OQLF en 2017 constitue un recul évident, un retour à la case départ des années 60. Si l'on avait appliqué les critères d'acceptabilité retenus dans la nouvelle politique de l'emprunt linguistique, jamais nous n'aurions été en mesure d'entreprendre et de réaliser les chantiers linguistiques menés par l'Office de la langue française, depuis sa création en 1961 et surtout à compter de 1971, dans le but de mettre en oeuvre la volonté du premier ministre Robert Bourassa de faire du français la langue de travail.
Jean-Claude Corbeil, directeur linguistique de l'Office de la langue française de 1971 à 1977, sous-ministre adjoint responsable de la politique linguistique de 1997 à 2000, secrétaire et membre de la Commission des États généraux sur la situation et l'avenir de la langue française (Commission Larose) 2000-2001
Marie-Éva de Villers, responsable de la terminologie de la gestion à l'Office de la langue française de 1970 à 1980, auteure du Multidictionnaire de la langue française