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L’ardente demande d’obtenir les justifications scientifiques appuyant cette décision oblitère complètement le fait que l’explication ne repose pas uniquement sur la science de la santé, mais aussi sur la science politique, la sociologie et la psychologie.
L’ardente demande d’obtenir les justifications scientifiques appuyant cette décision oblitère complètement le fait que l’explication ne repose pas uniquement sur la science de la santé, mais aussi sur la science politique, la sociologie et la psychologie.

L’intersectionnel ne suffira pas

Sophie Hamel-Dufour
Sophie Hamel-Dufour
Sociologue, Québec
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POINT DE VUE / Lors d’une discussion avec le Scientifique en chef, M. Rémi Quirion, le journaliste scientifique du Soleil Jean-François Cliche soulève habilement la question de la place des sciences humaines et sociales dans la gestion de la pandémie. 

Question à laquelle M. Quirion répondra en se référant à la recherche intersectionnelle. Je ne peux qu’être perplexe devant l’expression «recherche intersectionnelle»: serait-ce un placage du terme très à la mode? Qu’entend-on par intersectionnel? Et en quoi est-ce que cette notion pourrait mieux faire que la multidisciplinarité ou l’interdisciplinarité pour favoriser le dialogue entre les sciences?

La question peut paraître triviale, pourtant elle ne l’est point. Puisqu’aucun mot n’est neutre, voyons ce que l’étymologie nous suggère.

L’étymologie d’intersection fait aisément image: l’intersection est ce lieu où deux routes se croisent, s’entrecoupent. L’idée de coupure, d’interruption est d’ailleurs intrinsèque à celle de l’intersection: l’intersection est un point circonscrit. Les tenants de l’approche intersectionnelle feront valoir qu’elle met en relief le poids du cumul de situations en apparence distinctes. En matière de recherche, demandons-nous si une intersection est garante d’une vision élargie ou, au contraire, de l’addition de connaissances, certes approfondies, mais restreintes à cette seule intersection? L’intersection pourrait-elle, à son insu, être porteuse d’œillères?

Qu’en est-il de l’approche multidisciplinaire? Si elle porte l’avantage de multiplier les points de vue et de tenter de limiter ainsi les zones d’ombre, l’approche multidisciplinaire n’offre toutefois aucune garantie quant au dialogue entre les sciences. En fait, le risque bien réel, et souvent observé, est une cohabitation côte-à-côte des différentes connaissances, telle une enfilade de chapitres thématiques rédigés en vase clos. Penser côte-à-côte, ce n’est pas penser ensemble, sur 360 degrés.

Reste l’interdisciplinarité. Que nous en dit l’étymologie? Le préfixe inter réfère à l’idée d’être entre les choses. L’interdisciplinarité est cette position qui nous place parmi les différentes disciplines. Qui nous permet de les visiter et de les convoquer à la réciprocité. Autrement dit, à ce que les différentes sciences s’interpénètrent et s’influencent réellement les unes et les autres. Exigeante, l’interdisciplinarité l’est. Mais bien menée, elle permet d’expliquer avec clarté les fondements scientifiques d’une décision à la fois de santé publique et politique.

Prenons l’exemple du couvre-feu. L’ardente demande d’obtenir les justifications scientifiques appuyant cette décision oblitère complètement le fait que l’explication ne repose pas uniquement sur la science de la santé, mais aussi sur la science politique, la sociologie et la psychologie.

Mais comment en sommes-nous arrivés à pareille cassure entre les sciences? Pour citer de mémoire la sociologue Nicole Gagnon, l’arrivée des cégeps entraînant la conversion des sciences, jadis fondement d’une culture générale, en une multitude de spécialités éclatées a induit cette fracture, cette rupture entre les savoirs: sciences pures, appliquées et de la santé d’un côté, sciences humaines et sociales de l’autre. Des savoirs qui, aujourd’hui, ne se connaissent plus, ne se reconnaissent plus. Avec pour conséquence une méconnaissance et des préjugés mutuels, transformant trop souvent les silos en forteresses.

User du vocable intersectionnel, plutôt que multidisciplinaire ou interdisciplinaire, n’est pas sans conséquence. Le choix des mots oriente la forme et la profondeur du dialogue entre experts; il détermine la place accordée aux différents savoirs.

La question se pose donc: une recherche intersectionnelle, plutôt que multi ou interdisciplinaire, pourra-t-elle permettre ce nécessaire dialogue entre les savoirs? Rien n’est moins sûr.

La gestion de l’épidémie de la COVID-19 et l’adhésion vacillante des citoyens démontrent de manière claire et criante la nécessité qu’éclatent les silos entre les sciences. Se croiser à une intersection ne sera pas suffisant. Il faudra faire plus, en commençant par développer le réflexe d’aller voir ce que «l’autre gang» a à dire. Sans préjugés.