«Le véritable danger n’est pas d’avoir pour un certain temps des salaires qui seraient plus faibles», mais d’avoir une population en décroissance, selon l’économiste indépendante Jean-Pierre Aubry.

L’immigration tire vraiment les salaires vers le bas?

En réaction à la chronique «Vérification faite: l’immigration tire-t-elle les salaires vers le bas?» de Jean-François Cliche parue le 12 novembre

Est-ce que l’immigration tire vraiment les salaires vers le bas? Excellente question, mais difficile à répondre. Jean-François Cliche a fait une excellente recherche. Il a consulté une excellente brochette d’experts. Il a bien résumé l’information que vous avez récoltée et bien résumé celle-ci dans votre conclusion : «Il est difficile de mesurer l’impact de l’immigration sur les salaires, mais les études qui l’ont fait ont pour la plupart trouvé un effet faible et à court terme. L’immigration peut cependant avoir d’autres impacts sur le marché du travail et l’économie.»

C’est un fait, la rareté d’un facteur de production (un lieu de travail, de la machinerie ou l’apport de travailleurs) et une forte demande pour celui-ci fait en sorte que son prix ou sa rémunération subit des pressions à la hausse. Lorsque l’offre s’ajuste ou lorsque la demande chute, faisant disparaitre cette rareté, cette pression disparait. Un bon exemple a été le prix d’achat ou de location de génératrices à essence de courant électrique lors de la grande crise du verglas. Mais ce type de phénomène ne dure qu’un temps.

La mise en place d’une nouvelle politique d’immigration à laquelle on joint une série de mesures/règlements/façons de faire spécifiques (comme celle conçue par le gouvernement Legault) est habituellement conçue sur un horizon relativement long. Je dirais pour une période de 10 à 20 ans. Ceci fait en sorte qu’il est particulièrement intéressant d’analyser les effets de cette nouvelle politique sur un horizon relativement long. Il est donc particulièrement intéressant de se demander si l’effet de favoriser un plus haut niveau d’immigration va avoir pour effet à moyen et à long terme de pousser les salaires, à la marge, vers le bas. D’une certaine façon, les dires de M. Legault ont été prononcés dans une perspective trop courte qui ne tenait pas compte du fait que son propre gouvernement planifiait une réforme des politiques d’immigration pour de très nombreuses années.

Si les travailleurs immigrés et leurs descendants ont, après un certain temps d’adaptation, des caractéristiques (formation, productivité, employabilité, mobilité) similaires à celles de non-immigrants, cela ne devrait pas pousser les salaires à la baisse. Par contre, si ces travailleurs (et leurs descendants) améliorent les caractéristiques de l’ensemble ces travailleurs, cela permettra une hausse additionnelle des salaires. L’inverse est aussi vrai si les caractéristiques des nouveaux travailleurs réduisent la qualité des travailleurs. Mais tout ceci doit être analysé dans une perspective beaucoup plus large, où on tient compte aussi du fait qu’un apport additionnel de travailleurs va réduire les effets négatifs sur la production provenant d’une réduction du bassin de travailleurs potentiels.

J’aimerais maintenant aborder la question reliée à l’importance d’avoir une certaine croissance économique minimale. Comme vous le savez, quand la population d’une région diminue, quand son vieillissement s’accentue, quand ses entreprises exportatrices (vers d’autres régions, provinces ou pays) diminuent leur production ou ferment leurs portes, lorsque les jeunes travailleurs s’expatrient et lorsque l’activité économique est principalement reliée à la consommation de biens et services essentiels, on tombe dans un lent processus de déclin. Dans un environnement où il y a un vieillissement marqué de la population et un ralentissement de la croissance économique, il est important d’éviter la stagnation et encore plus le déclin. Dans un tel environnement, l’arrivée de nouveaux travailleurs est cruciale pour de nombreuses régions dont la situation économique est précaire, pour éviter un tel scénario. On ne veut pas perdre des joueurs. Ce qui me désole dans les propos de M. Legault, c’est le fait qu’il ne semble pas réaliser qu’il y a, pour certaines régions, une situation urgente. Le véritable danger n’est pas d’avoir pour un certain temps des salaires qui seraient plus faibles en réaction à l’arrivée de travailleurs additionnels immigrants, mais de perdre un nombre important de «jobs» et de se diriger vers un lent déclin. Dans la réalité économique, tout ne fonctionne pas de façon linéaire. Un groupe d’entreprises peut absorber graduellement des pertes, mais ce n’est pas possible de le faire pendant une longue période. À un moment donné, il ne peut plus absorber et les fermetures se multiplient.