«Il est bien fini le temps où la retraite signifiait de passer abruptement du travail à plein temps à une retraite complète et totale. La transition entre le travail et la retraite se décline aujourd’hui de multiples façons», écrit le président-directeur général de la Fédération des chambres de commerce du Québec, Stéphane Forget.

Libérer le potentiel des travailleurs plus âgés

Le nombre d’emplois vacants au Québec se chiffrait à plus de 118 000 au troisième trimestre 2018, un record. Les travailleurs expérimentés constituent un bassin de main-d’œuvre sous-utilisé, alors que le Québécois moyen se retire plus jeune que ses collègues d’Amérique du Nord ou d’ailleurs dans l’OCDE. Si le taux d’activité des Québécois de 55 ans et plus était seulement égal à la moyenne canadienne, ce sont 85 000 travailleurs de plus qui pourraient pourvoir plus de 70 % des postes vacants. Qui plus est, il s’agirait de 85 000 travailleurs porteurs de savoirs et de savoir-faire accumulés au fil de 30 ou 40 ans de vie active.

À quelques semaines des prochains budgets québécois et canadien, rappelons à nos élus qu’il existe des éléments de solution à ce problème, efficaces et simples d’application.

Pas question, bien sûr, de retenir ces hommes et ces femmes au travail contre leur gré. Il s’agit au contraire de leur permettre de choisir «quand» et «comment» ils prendront leur retraite.

Il est bien fini le temps où la retraite signifiait de passer abruptement du travail à plein temps à une retraite complète et totale. La transition entre le travail et la retraite se décline aujourd’hui de multiples façons. La réglementation et la fiscalité doivent être mises à jour pour tenir compte de cette réalité, les entreprises doivent s’adapter et les conventions collectives, le cas échéant, doivent permettre une certaine flexibilité supplémentaire afin d’accommoder les besoins de ces travailleurs.

Certains travailleurs expérimentés souhaiteraient continuer à travailler pourvu qu’ils puissent trouver sur le marché du travail une souplesse qui convienne à leurs objectifs. Car ils en ont. Contrairement à ce que certains pourraient croire, les travailleurs de 50 ans et plus ne sont pas réfractaires aux changements technologiques ni aux nouveaux apprentissages. Un rapport de la FCCQ et EY sur les bonnes pratiques d’attraction et de rétention des travailleurs expérimentés cite une étude allemande soulignant que ce sont les expériences passées face aux nouveaux défis qui modèlent l’attitude des travailleurs expérimentés. Autrement dit, à l’instar de leurs collègues de tous âges, un travailleur expérimenté abordera un changement avec confiance s’il sent qu’il y a été bien préparé. D’ailleurs, les travailleurs expérimentés et leurs collègues milléniaux se rejoignent : ils accordent de l’importance à leur vie personnelle et voient le travail comme une voie de réalisation de soi. De plus en plus d’employeurs s’adaptent à ces réalités, avec succès. Il faut miser là-dessus.

Cela dit, les gouvernements — étant eux-mêmes des employeurs — doivent agir rapidement et éliminer certaines dispositions administratives et fiscales qui dissuadent les travailleurs expérimentés de rester ou de revenir au travail. Par exemple : 

• L’obligation de rembourser le supplément de revenu garanti (SRG) pour les travailleurs à faible revenu. Si les prestataires du SRG recommencent à travailler pour un salaire annuel de plus de 18 216 $ en 2018 (ou de 24 048 $ en 2018 si la personne est en couple ou en union de fait), ils doivent rembourser au gouvernement fédéral le SRG perçu cette année-là. Voilà une fiscalité implicite plus que dissuasive.

• La limite de 71 ans pour convertir un REER en FERR, assortie d’un taux de retrait minimal élevé, imposable et qui croît avec l’âge, rend fiscalement désavantageux, pour un septuagénaire, de rester sur le marché du travail, même s’il le désire. À cela s’ajoute l’obligation de cotiser au RRQ sur tout revenu de travail, même après avoir commencé à recevoir des rentes, une mesure pénalisant particulièrement le travailleur autonome, qui paie à la fois la cotisation de l’employé et de l’employeur.

• L’impossibilité pour un prestataire du Régime de rentes du Québec de faire cesser les prestations six mois ou plus après le début de leur versement. Après ce délai, arbitrairement court et inutilement rigide, un prestataire du régime de rentes ne peut interrompre ses prestations en cas de retour au travail. Il incite à la retraite permanente et irréversible, alors qu’on veut justement accroître le taux d’activité des travailleurs expérimentés.

• D’autres mesures incitatives, telles que bonifier la prime au travail et retarder l’âge maximal d’accès au RRQ, mériteraient également d’être évaluées.

«Souplesse» est le maître mot de toute stratégie de rétention des travailleurs expérimentés sur le marché du travail. Plusieurs employeurs démontrent cette souplesse et motivent les employés expérimentés à rester au travail, pour leur bénéfice réciproque. De la même façon, les gouvernements doivent assouplir certaines dispositions administratives et fiscales pour faciliter le maintien ou le retour au travail des travailleurs expérimentés. Toute notre société en tirera profit et l’opportunité se présente maintenant.

Stéphane Forget, MBA, président-directeur général, Fédération des chambres de commerce du Québec