L'humanisme du travail social

En cette Semaine des travailleurs sociaux, qui se terminait le 25 mars, ayons une pensée pour les travailleuses sociales et travailleurs sociaux, et plus largement pour les intervenants du «social». À tous ceux et celles qui font une différence dans leur communauté et qui sont parmi les premiers témoins des conséquences désastreuses de l'oeuvre néolibérale - pensons aux effets des mesures d'austérités, à la nouvelle gestion publique, à l'autosabotage de nos leviers sociaux, économiques et politiques, de même qu'au déficit démocratique criant -  qui ne cessent de saper les espoirs des Québécoises et Québécois.
Cette triste réalité qui s'abat quotidiennement sur la population : elle fragilise, appauvrit, disqualifie. Elle réduit à peau de chagrin le tissu social et rajoute aux inégalités. Face à pareil état des lieux, le travailleur social doit redoubler d'ardeur et d'espoir dans ses luttes et dans son travail auprès des citoyens, ces derniers souvent en situation de vulnérabilité, de détresse, de désaffiliation. Le travailleur social prend ainsi le temps de s'arrêter et de considérer la personne dans sa singularité, de miser sur les forces et potentiels de cette dernière. Cependant, si le travail social peut être un lieu de «temps partagé» et de conscientisation, celui-ci peut malheureusement mettre de l'avant des pratiques opprimantes et «normalisantes», le travailleur social devenant un agent de contrôle social souvent malgré lui. 
Ceci étant, les travailleurs sociaux ne doivent point abdiquer, se travestir et laisser au placard leur identité sociale; celle-ci qui doit animer et diriger leurs actions. Face à une vision corporatiste du secteur de la santé et des services sociaux qui entrevoit beaucoup, voir tout, sous la loupe du quantitatif et de la productivité la plus primaire, faisant peu de cas de la complexité des problèmes et enjeux touchant les personnes bénéficiaires, ils doivent se refuser à adopter une position de repli. Oui, l'affirmation et la résistance demeurent une forme d'intervention.
En tant que société, rejetons la tendance lourde qui réduit les intervenantes et intervenants à un rôle de «gestionnaire de cas», là où le bénéficiaire apparaît comme un «produit humain» dont on s'occupe à la chaîne. Face à une psychiatrisation et individualisation grandissante des problèmes sociaux, de même que leur médicalisation et médicamentation, il y a péril dans la demeure, alors que le contenu sociopolitique des problèmes complexes est évacué. À l'opposé d'une société qui chercherait à normaliser et à réduire les causes et les modalités d'intervention à des contours individualistes, nous devons considérer l'ensemble des dimensions de la personne. 
Les déterminants de la santé (les conditions de vie et de travail, le logement, l'éducation, le revenu, etc.) doivent impérativement être replacés au coeur de l'intervention sociale et des décisions gouvernementales. Ainsi, le travailleur social doit agir, s'engager; épouser ce qu'il est par ce qu'il fait. Il doit réinvestir le «social» dans sa propre activité et dans la société tout entière. Il advient qu'il est l'un des «passeurs» en ces temps d'hypermodernité, agent de transformation social fondamental. 
À la croisée des chemins, le travailleur social intervient au point de jonction entre l'individu et la société, mais également de ceux-celles qui prétendent nous représenter. Thierry Goguel d'Allondans, soutient que le travail social permet une résistance salvatrice : «l'humanisme du travail social pourrait [être] un rempart aux modes qui se démodent (Jean Cocteau), aux idéologies dominantes, aux tentatives perceptibles d'instaurer un post-humanisme ou de prôner la fin de l'Histoire, une résistance aux formes actuelles et pernicieuses d'occupation des esprits.» La mission du travail social est celle, belle et vivifiante, de combattre par son action les inégalités sociales, de protéger le tissu social et agir sur les rapports sociaux inégalitaires. De chercher le mieux-être citoyen et sociétal, d'encourager le développement du pouvoir d'agir, du bien commun et de la solidarité, tout en refusant les politiques et pratiques déshumanisantes. Alors que l'austérité et la détérioration du tissu social battent leur plein, la profession de travailleur social s'avère vitale et doit reprendre du lustre. 
Travailleuses sociales et travailleurs sociaux, plus que jamais, vous êtes essentiels.
Nérée St-Amand, professeur titulaire à l'École de service social de l'Université d'Ottawa
Marjolaine Goudreau, travailleuse sociale et présidente du RÉCIFS
Étienne Boudou-Laforce, intervenant social et étudiant en travail social à l'UQAR