L'auteure de la lettre constate que peu d'historiens québécois francophones démontrent de l'intérêt pour les conflits armés auxquels ont participé le Canada.

L'histoire militaire, un sujet tabou au Québec?

En réaction au texte «Un GI Bill canadien pour aider les vétérans à étudier», paru le 23 mars
Le texte de la journaliste Annie Mathieu avançait l'hypothèse que la création d'une nouvelle prestation pour les études et la formation destinée aux anciens combattants lors de leur transition vers la vie civile serait «calquée sur le GI Bill américain adopté par le gouvernement de Franklin D. Roosevelt pendant la Seconde Guerre mondiale», en s'appuyant sur les dires de Jonathan Wade, un ancien combattant dans les forces armées canadiennes.
Si une telle affirmation ne fera probablement pas sourciller plus d'une douzaine d'individus dans la province, elle illustre bien le rapport qu'entretient le Québec avec son passé militaire. Une telle méconnaissance des politiques canadiennes d'aide aux anciens combattants est symptomatique de sa quasi-absence dans le récit national québécois et de la place réduite - voire nulle - occupée par des chercheurs spécialisés en histoire militaire canadienne.
On ne peut nier que les États-Unis ont fourni des prestations pour les études aux anciens combattants à la suite de la Seconde Guerre mondiale, mais le gouvernement canadien adopta, lui aussi, différents programmes pour assurer une transition efficace de ses quelque 800 000 soldats, des mesures mieux connues sous le nom de Charte des anciens combattants. 
On offrait l'accès à une formation universitaire aux hommes - ainsi qu'aux femmes - ayant porté l'uniforme de 1939 à 1945. Grâce au programme, 53 788 anciens combattants fréquentèrent l'université dans les années d'après-guerre. Dans un rapport publié en 2004, l'historien Peter Neary révèle d'ailleurs que, pendant l'année universitaire 1947-1948, 49 % des étudiants de l'Université de Toronto étaient des anciens combattants. Deux ans plus tard, ils représentaient encore 21 % de tous les étudiants universitaires canadiens. Ce programme de réhabilitation et d'intégration des soldats était le plus avantageux de tous les pays belligérants de la Seconde Guerre mondiale. Hier, comme aujourd'hui, le Canada était loin de calquer son voisin du sud en cette matière.
La méconnaissance de notre passé guerrier démontrée par l'article du Soleil illustre en fait l'espace restreint occupé par la chose militaire dans l'espace public québécois. L'historienne Béatrice Richard a montré comment les Québécois «de souche» semblent avoir oublié leur participation aux guerres du XXe siècle, entretenant plutôt la mémoire de leur résistance à la conscription. 
Pourtant, des milliers de Canadiens français/Québécois s'engagèrent avec enthousiasme dans l'effort de guerre du pays, une réalité qui demeure souvent inconnue du grand public. 
Cela s'explique en partie par le peu d'intérêt démontré par historiens québécois francophones pour les conflits armés du Canada. L'absence d'une institution universitaire susceptible de soutenir un tel champ d'études, l'émergence de l'historiographie québécoise savante sous l'influence de l'école française des Annales et l'indifférence des chercheurs envers une organisation militaire de tradition britannique pour laquelle on éprouve peu de sympathie expliquent cette situation. 
Ainsi, à l'exception d'un faible nombre d'étudiants aux cycles supérieurs, les départements d'histoire du Québec ne comportent aucun spécialiste en histoire militaire canadienne. De ce fait, l'étude du passé militaire des Québécois se fait uniquement à la Direction histoire et patrimoine du ministère de la Défense nationale, au Collège militaire royal, ainsi que par l'entremise de quelques sites internet entretenus par d'anciens membres de la communauté universitaire. 
N'ayant aucune possibilité rapide de contacter un historien universitaire féru de cette question dans les universités québécoises, on peut comprendre que la journaliste se soit tournée vers un ancien combattant pour obtenir plus d'informations sur les nouvelles mesures adoptées par le gouvernement Trudeau dans son récent budget. La connaissance de l'organisation militaire canadienne et la familiarité des médias faisaient de M. Wade un candidat tout désigné. Or, rien dans sa formation ou son expérience ne le préparait à répondre à des questions d'ordre historique.
Il demeure toutefois qu'aucun historien ne semblait disponible pour répondre aux questionnements soulevés par le budget fédéral. Une partie du blâme doit être décernée aux historiens militaires, mais aussi aux historiens québécois en général. À l'exception des Pierre-Luc Brisson, Laurent Turcot ou Éric Bédard, peu d'entre nous sont portés à investir le domaine public, que ce soit pour commenter, débattre ou vulgariser. À l'ère «post-factuelle», où les émotions plutôt que les faits mobilisent le public, les historiens doivent sortir de leur tanière et aller à la rencontre du public là où il se trouve, c'est-à-dire à la radio, à la télévision et sur le Web. C'est de cette manière que les historiens pourront éclairer et informer leurs concitoyens afin de leur permettre de participer de façon pleine et entière à la vie démocratique du Québec. Que ce soit sur les questions militaires ou autres.
Caroline D'Amours, chercheuse postdoctorale en histoire militaire canadienne, International History Institute, Boston University